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La quête du désert

Page 15 mise à jour le 18 août 2016

Guy DENOEL

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Les Poissons du Sahara - page 15

 

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La crue

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Tempete de sable L'histoire commença ce 9 octobre 2014. Alors que je prospectais la crête d'une colline du Tafilalet, absorbé par les abris sous roche que nous venions de découvrir, Solange m'apostropha : Regarde l'horizon ça m'inquiète il est temps qu'on dégage d'ici ! A peine avions-nous repris la marche que le sable se mit à fouetter et bientôt la visibilité ne dépassa plus deux mètres. Difficile d'ouvrir les yeux, quant à la bouche et le nez, c'était notre chemise qui servait de filtre à sable (médiocre) pour tenter de respirer. La voiture était à 2 kilomètres et la rejoindre avec une visibilité nulle était une gageure. Heureusement le terrain était plat et outre la boussole j'avais pris soin de noter l'emplacement exact sur le Gps portable qui ne me quitte jamais. Mon dos en compote m'interdisait la marche rapide. La voiture démarra malgré mes craintes que le sable eut pu gagner le moteur via l'échappement. La visibilité était tout juste suffisante pour reprendre prudemment la route. Vingt km plus loin, arrivés à l'hôtel, c'était un impressionnant mur de sable qui s'éloignait vers le Haut Atlas. Le tonnerre se mit à gronder et es torrents d'eau tiède se déversèrent sur le désert. Si la pluie cessa le matin suivant, jour après jour, les tempêtes de sable s'abattirent sur notre chemin cette année là.
Le lecteur s'attendrait à des images fortes, hélas, il me faut une fois de plus constater que dans les situations périlleuses on pense avant tout à sauver sa peau et non à illustrer un futur récit en prenant des photos. Ainsi en ira-t-il pour ce qui suit.

Pont emporté oued Zguid A notre passage à Alnif, toujours pas une goutte d'eau depuis des années et le patron de l'hôtel songe à prolonger les puits jusqu'à plus de cent mètres pour rejoindre la nappe phréatique.
C'est en arrivant à Foum Zguid, 400 km et 2 semaines plus tard que nous prîmes vraiment conscience de l'affirmation que l'on compte plus de noyés que de morts de soif dans le Sahara. Le tout nouveau pont sur l'oued Zguid, inauguré l'année précédente, avait été emporté par la crue. Les énormes blocs de béton doublés par d'impressionnants gabions de dizaines de tonnes ont été balayés par le flot comme fétus de paille.
Lors de notre séjour à Tata, l'orage gronda à quelques reprises déclenchant quelques vives averses qui réjouirent grenouilles, cigognes et les habitants du coin où la pluie ne s'était plus montrée depuis 8 ans. L'écoulement faible mais continu de cet oued à Tata provient lui, uniquement, des sources lointaines dans les hauteurs de l'Atlas.

Blé naissant Dans la plaine de Fask, non loin de Guelmim, les paysans se sont dépêchés de semer et le blé verdit le désert. Malheureusement, l'eau a chassé les serpents de leurs trous et ce 2 novembre je ne peux éviter un fort beau cobra qui traverse la route. Malgré mes efforts mes roues lui suppriment quelques centimètres de queue. Je le vois dans le rétroviseur se rouler frénétiquement en boule. Je vous avoue n'avoir pas ralenti pour m'excuser auprès de la victime bien que cela me fasse mal au coeur.

Nuages sur la hamada Notre voyage 2014 se poursuit sans encombre notable bien que le ciel bleu des provinces sahariennes se couvre de plus en plus de lourdes nuées. C'est ainsi que 300 kilomètres plus au Sud, le 10 novembre, dans la petit village poussièreux d'Akhfenir baigné par l'océan Atlantique toutes les foudres de l'enfer nous tombent dessus en pleine nuit accompagnées d'étonnantes bourrasques de pluie fouettant à l'horizontale.
Là non plus, il ne pleut jamais dit-on. ( Mais nous on ne s'y était encore jamais arrêtés ! ).

20 novembre 2014: Début de la grande crue.

(Pour situer les lieux cliquer sur " Cartographie crue". la carte s'ouvrira dans une nouvelle page. Pour revenir au récit fermer la page ou l'onglet actifs).

20 novembre 2014 : Nous quittons Tata de bonne heure pour rejoindre Zagora, 260 km au Nord, via Tissint, Foum Zguid et la toute nouvelle piste asphaltée. Quelques sombres nuages bourgeonnent sur l'Atlas. Le réceptionniste de l'hôtel soulève un sourcil réprobateur quand je lui annonce qu'il va pleuvoir. Son étonnement se transforme en sourire quand j'ajoute en boutade: "Je ne suis pas météorologue mais j'ai fait laver la voiture ce matin."
Les 130 kilomètres jusqu'à Foum Zguid se déroulent agréablement, la route est belle et nous ne roulons pas très vite pour profiter des magnifiques paysages. Je ne suis pourtant pas à l'aise car je soupçonne que le revêtement de la piste nouvellement asphaltée ne soit pas totalement terminé. En effet, quelques kilomètres après le début des 140 kilomètres nous découvrons que les passages d'oued sont encore en cours d'aménagement, ponts et radiers en construction. Il faut alors quitter la route et cheminer quelques centaines de mètres dans le lit des oueds particulièrement nombreux ici. Les cailloux acérés et les gros galets martyrisent les pneus de la Toyota autant que la patience du conducteur. Le vent se lève entraînant d'abord des nuages de poussière puis des risées de sable filant au ras de la route. Il me faut ralentir l'allure car la visibilité diminue de plus en plus et je crains l'infiltration du sable dans le moteur et le risque d'engorgement du filtre à air. C'est maintenant une des pires tempêtes de sable que nous ayons connues. Nous prions pour qu'un bahut ne surgisse plein gaz du brouillard jaunâtre pour faire un carton avec la pauvre Yaris. L'après-midi avance et nous ne rencontrons ni âme ni conducteur qui vive, il ne faudrait pas se retrouver ici en pleine nuit. Soudain des gouttes frappent le pare-brise et des rafales de pluie strient la nuée jaunâtre frappant presque aussitôt sable et poussière au sol. Ce sont à présent des trombes d'eau qui perturbent notre vision malgré les essuie-glace à la vitesse maxi. L'asphalte est caché sous un film liquide et avec inquiétude je vois des filets d'eau apparaissant ci et là, se regroupant pour plonger dans les bas-côtés. Je n'ose faire part à Solange de ma crainte de nous retrouver coincés entre deux oueds déchaînés en plein désert. Les détournements des radiers et ponts en construction ne sont pas non plus pour me rassurer car le sol limoneux se transforme en marécage. Heureusement nous parvenons à Zagora avant l'obscurité. Nous passerons la nuit pluvieuse à l'hôtel.

21 novembre 2014

Pont du Draa sous la pluie 21 novembre 2014 : Nous franchissons le pont sur l'Oued Draa à 60 km de Zagora en direction d'Agdez. La pluie n'a pas cessé depuis le départ de Zagora. Le pont du Draa près de l'hôtel était encore praticable bien qu'un flot boueux défilait déjà sous ses arches (Le pont sera ensuite impraticable plusieurs jours). D'immenses flaques d'eau gênaient déjà la circulation en plein centre ville et sur la route longeant la palmeraie maintenant il faut redoubler de prudence car des ruisseaux barrent régulièrement la chaussée.

Torrents à N'Kob Quelques dizaines de kilomètres plus loin, à N'Kob, le vaste désert de la plaine est strié de rus cherchant leur chemin parmi les galets. Un large torrent boueux dévale vers la route et s'écrasant contre le talus forme un vaste lac cherchant un hypothétique passage.
Sous la pluie, les couleurs grisâtres du reg prennent tout à coup une vigueur inattendue.

Galets roulés Les énormes galets roulés, si communs dans les déserts, révèlent soudain beaucoup mieux la violence des crues qui les ont transportés sur de vastes distances en les arrondissant par leurs frottements. Il est fascinant de devoir constater que certains blocs pèsent des centaines de kilos.

Champs inondés à N'Kob Lors de la traversée de N'Kob dont la grand-rue est habituellement encombrée par les marchands et les paysans du Souk, sous le déluge, nous ne croisons âme qui vive. Des mares noient la chaussée et nous roulons prudemment car les rafales de pluie brouillent la visibilité.
Nous comprenons maintenant la raison d'être des rebords de terre qui entourent les parcelles des champs en attente d'être cultivés. L'eau stagnant pendant les rares averses les années de pluie, peut ainsi diffuser doucement dans le limon pour de prochains semis. Parfois ces parcelles attendent des années avant que les circonstances climatiques n'autorisent une culture.

La crue envahit le pont Nous venons de franchir un pont qui ne surplombait il y a un mois encore qu'une mer de cailloux où nous cherchions des minéraux. Un torrent boueux fait rage maintenant. Une camionnette s'est arrêtée sur l'autre rive, deux hommes en sortent avec quelques ustensiles dont des panneaux de signalisation. C'est alors que je prends conscience du flot qui commence à envahir le tablier du pont. La montée est visible à l'oeil nu. Dans quelques minutes le torrent recouvrira tout. Je frissonne, il nous reste à franchir de nombreux autres ponts et radiers semblables avant d'atteindre Erfoud, notre but aujourd'hui.

Palmeraie de Tazzarine noyée Noyée, la palmeraie de Tazzarine nous semble bien tristounette. Cependant ce n'est pas le cas des gens qui depuis Zagora déjà, semblent ravis de l'avalanche céleste. Ils sont tous sur le pas de leur porte, certains dansent, bras grands ouverts pour accueillir l'averse. De véritables scènes de joie défilent sous nos yeux au passage.

Filets d'eau J'avais espéré qu'avec l'altitude la force des eaux diminuerait se concentrant vers le bas. Hélas, il n'en est rien et des filets d'eau surgissent de partout pour aller grossir d'inattendus oueds. Je réalise que l'altitude est aussi un leurre, dans les déserts, sans points de repère pour l'oeil, il est illusoire de vouloir percevoir montées et descentes. Tout au plus la pression du pied sur l'accélérateur de la voiture le pourrait-elle ? Le parcours dans ce coin de l'Atlas ressort plutôt des montagnes russes.

Ruisseau Chaque creux de terrain devient prétexte à ruisseau, torrent, étang, lac. C'est fou ce que le vert prend vie dans cette semi-obscurité pluvieuse. La moindre touffe d'herbe, le moindre buisson jusqu'ici perdu dans la grisaille du soleil brûlant prend ici des teintes vives.
L'eau reprend son travail de sape en creusant et emportant sables et argiles qu'elle avait déposés en fin de dernières crues. Nous prenons conscience de la genèse des vastes plaines argileuses, témoignant du dépôt de dizaines de mètre d'épaisseur de sédiments.

Traversée d'oueds menaçantes Nous traversons sans cesse des ruisseaux empruntant la route et nous franchissons de plus en plus d'oueds écumants. Sans encombre jusqu'à présent, mais ils sont de plus en plus menaçants. Heureusement, nous n'avons plus que 150 kilomètres à parcourir, 150 kilomètres de montagnes dans mes souvenirs, avec pas trop d'importants oueds. Nous approchons d'Alnif.

Nous arrivons à Alnif en fin d'après-midi. Voulant nous restaurer et bien sûr saluer au passage nos amis Mohammed et Ihocine du restaurant l'Etoile du Sud, ce dernier m'annonce que le pont d'Alnif sur la route de Rissani vient d'être emporté (Voir ici, le pont en question un an plus tard). Il nous propose de nous héberger chez lui. Nous déclinons et repartons en catastrophe vers l'hôtel "Kasbah Météorites" que nous venons de longer une douzaine de kilomètres en arrière. (Heureusement car le lendemain, le village était coupé en deux par la crue et la maison d'Ihocine totalement isolée.)

22 novembre 2014.

La pluie tombe toujours à notre réveil. Nous avons très mal dormi et il fait très froid. A 2 reprises nous avons dû changer de chambre car l'un après l'autre les plafonds perçaient. Les bâtiments ici ne sont guère prévus pour la pluie dans des régions où elle ne tombe quasi jamais autrement que sous forme de faibles précipitations et seulement de rares années. Nous tentons de nous rendre utiles en essayant de préserver plutôt mal que bien, les literies, télévisions et matériaux sensibles. Dangereux d'utiliser la lumière électrique quand les circuits sont susceptibles d'être noyés. Dans les rares moments de répit, nous tentons en vain de fermer l'oeil, obsédés par le grondement continu des oueds. Il nous semblait que des dizaines de trains de marchandises sillonnaient la plaine et nous imaginions les énormes galets roulant les uns sur les autres dans les flots boueux. Rien d'autre à faire qu'attendre le lever d'un jour tout aussi glauque que la veille.
Nous sommes une poignée de clients dans ce grand motel de 34 chambres : Un couple de français, deux couples d'autrichiens logeant dans leurs jeeps, trois gendarmes en mission et nous deux ainsi que cinq ou six employés de la Kasbah Météorites.

Oued à proximité de Kasbah Météorites Diverses informations circulent. Alnif est coupé du monde. Dans l'Atlas et dans les villes présahariennes la situation serait catastrophique. Il y aurait une cinquantaine de morts (52 au total). Solange et moi décidons donc de suspendre notre voyage vers Erfoud en attendant d'y voir plus clair. Nous partons donc en reconnaissance vers Alnif avec la Toyota.
Un torrent rageur est bien apparu sur les cailloux de l'oued à un kilomètre de notre hôtel mais l'eau passe sous le pont, largement en contrebas de la chaussée.

Gamins sur l'oued Sur le pont, surplombant le flot boueux, des gamins s'amusent et font le clown. Ils n'ont jamais connu le moindre filet d'eau par ici. Je puis enfin sortir de la voiture pour prendre quelques photos. Jusqu'ici, je ne pouvais opérer qu'à l'intérieur tant les précipitations étaient drues et continues. Aujourd'hui, les nuages nous offrent quelques moments de répit entre les puissantes averses.

Plateau d'Alnif inondé Le fond de la vallée d'Alnif est une ancienne moraine venue remblayer l'ancienne vallée glaciaire du Cambrien (Vallée tunnel). Je peux donc imaginer que l'aspect des lieux 500 millions d'années plus tôt ne devait donc pas être très différent de ce jour (Palmier et végétation en moins évidemment). Les puissants galets roulés baignant ce matin dans l'inondation étaient déjà présents. Quelques spéculations scientifiques, même foireuses, comme je les énonçais ce jour là, avaient au moins le mérite de détourner notre attention des perspectives actuelles.

Palmeraie du hameau Les visibles réjouissances de la gent végétale, ravie par toute l'arrivée de cette eau, éclatent en verts francs. En témoignent, ces parcelles déjà semées, jusqu'ici péniblement tenues en vie à force d'irrigations confidentielles. Les palmiers dattiers eux semblent bouder, encore mal réveillés.

Impossible de traverser Désillusion à l'entrée d'Alnif : L'oued dévore à présent la route et toute tentative de passage se solderait au mieux par la perte de la voiture retournée comme coquille d'oeuf par le courant visqueux ou pire encore, par notre noyade dans les remous furieux. Nous faisons demi-tour et retournons à l'hôtel.

Oued à proximité Kasbah Météorites attaque le pont Un malheur n'arrive jamais seul. Le pont que nous avions franchi il y a une demie heure à peine (cliquer ici pour le revoir à ce moment) est à présent submergé par le torrent qui atteint à présent une profondeur et une largeur incroyable. Nous sommes coincés. La pluie redouble d'intensité. Nous gelons. Abrités dans la voiture nous attendons moteur tournant et le chauffage à fond. La buée ruisselle sur les vitres et envahit l'intérieur, de plus, je n'ai pu effectuer le plein d'essence et je dois ménager ma réserve. P... de s... de m... !
Les villageois du douar se pressent devant le torrent. Dame, les occasions de distractions sont plutôt rares dans le coin. J'envisage déjà de demander l'hospitalité si la situation ne s'améliore pas... ainsi que d'emprunter l'une ou l'autre djellabah pour nous aider à combattre le froid qui nous entre dans les os.
Je remarque que le niveau de l'eau réagit très rapidement lors des averses. Tantôt le torrent s'emballe, tantôt il se calme. Nous observons soigneusement ces oscillations. Après une ou deux heures, un long répit s'installe et le flot commence à décroître. Le courant semble moins violent et la largeur d'eau s'est resserrée. La pluie reprend : Il nous faut rapidement choisir avant la remontée du torrent : On y va !

Nous traversons l'oued Sous le regard de la foule et les cris des enfants la Toyota s'engage. J'avance doucement et sans élan. J'ignore la profondeur et toute projection d'eau dans le circuit électrique ou le filtre à air provoquerait l'arrêt du moteur ce qui serait catastrophique. Le sol parait savonneux et la pression du courant sur notre flanc droit, la voiture glisse latéralement vers l'aval. Pour contrer le dérapage j'avance en crabe en contrôlant soigneusement l'accélérateur. Je ressens les mêmes sensations que sur le verglas. Les bornes en béton du pont ne me rassurent pas car la viscosité du flot et sa pression feraient simplement basculer la voiture par dessus pour l'entrainer dans les profondeurs. La photo ici fut prise par le couple de français partageant notre hôtel.
On est passé ouf ! Je regarde Solange sereine sur le siège passager... "Même pas eu peur !" me fait-elle surprise.
Et bien moi j'ai eu une fameuse trouille et j'en ai encore les mâchoires douloureuses !

Parking Kasbah Météorites inondé Nous passerons le reste de la journée à tenter péniblement de nous réchauffer dans l'hôtel inondé à essayer de collationner les différentes nouvelles qui nous parviennent par les portables du personnel et les récits de voyageurs.

23 novembre 2014.

(Pour situer les lieux cliquer sur " Cartographie crue" Alnif-Erfoud. la carte s'ouvrira dans une nouvelle page. Pour revenir au récit fermer la page ou l'onglet actifs).

Les nouvelles ne sont pas bonnes. Il y aurait de nombreux morts dans le sud et même à Marrakech. Des 4x4 touristiques auraient été emportés dans l'Atlas. Une image tourne en boucle sur les chaînes de télé montrant 2 hommes accrochés toute la nuit à la roue d'un camion renversé dans un oued non loin d'ici. Un des garçons de l'hôtel a tenté de regagner son domicile à Alnif et sa voiture est restée dans les eaux, moteur noyé. Nous avons peu dormi, le grondement sourd des galets roulés par les eaux en furie qui semblent nous entourer ne s'est pas calmé. Les averses semblent cependant avoir diminué d'intensité. Malgré tous les habits (d'été !) que nous avons enfilés les uns sur les autres, le froid et l'humidité nous transpercent et nous sommes obsédés par l'idée de nous échapper d'ici. Je suis nerveux et de très mauvais poil. Dans un échange vif, j'accuse Solange d'être une harpie et d'autres termes peu aimables ( Elle les a notés dans le livre de bord). L'écho d'une timide décrue nous parvient et nous reprenons la route.

Oued vers Tinejdad litigieux Les eaux se sont retirées des deux passages sur la route d'Alnif, cependant la route d'Erfoud est toujours impraticable: pont détruit à la sortie du village. La solution, prendre la route de Tinejdad et gagner Erfoud par un détour dans le Saghro. Problème, plusieurs oueds majeurs traversent la route et nous ignorons leur état.
Après 20 kilomètres, nous butons sur l'oued qui a emporté le camion dont je parlais ci-avant. La route est encore impraticable pour les voitures et nous attendons patiemment que l'eau baisse.

Camion emporté par l'oued Le camion transportant des bouteilles de gaz gît dans un trou creusé par la crue à l'extérieur du radier. Un camion grue de l'armée tente de le retirer. De temps à autre une averse soudaine nous oblige à nous mettre à l'abri dans la voiture. L'un ou l'autre 4X4 tente la traversée avec succès, mais trop tôt encore pour les voitures. Nous surveillons les nuages en amont dans le massif du Saghro en supputant les chutes de pluie susceptibles de réalimenter l'oued.

Traversée de la Toyota Nous décidons de tenter le passage. La distance est d'au moins une centaine de mètre et les pièges divers. Hormis la fine couche d'argile glissante comme savon déposée sur l'asphalte et hormis la poussée latérale du flot boueux, il y a évidemment un niveau d'eau inconnu susceptible d'atteindre le système électrique du moteur. Sans parler des trous invisibles et l'arrivée toujours possible d'une vague soudaine suite aux impondérables du cours d'eau dans les gorges d'amont. Le couple français dans la voiture qui va nous suivre filme la traversée de la Toyota. (Cliquer ici pour voir l'endroit un an plus tard en octobre 2015)

Nous calons devant cet oued Dans mes souvenirs, les 25 kilomètres qui suivirent avant d'atteindre la route Tinghir - Tinejdad furent cauchemardesques; la faute non pas à ces courtes traversées d'oueds inondés, pas bien impressionnantes, mais bien à des vastes et épaisses coulées de boue creusées de profondes ornières u'il me fallu négocier à pleine vitesse pour éviter d'y embourber définitivement la Toyota. Il m'arrive encore de me réveiller en sueur et coeur battant dans mes pires rêves. Si un miracle s'est produit ces jours là, c'était cela.
Solange elle ne bouge pas d'un cil. Comment peut-elle être aussi calme ?
Hélas, à quelques centaines de mètres de la grand-route espérée, un nouvel oued nous coupe la route et cette fois, je bloque.

Les gendarmes en mission, nos compagnons d'infortune de ces dernières nuits à la Kasbah Météorites, ont par radio obtenu l'info d'un trajet récemment ouvert qui nous permettrait de franchir l'oued furieux sur un nouveau pont. Ils nous proposent de les suivre et nous débouchons enfin sur la route de Tinejdad que nous suivons sans problème jusque cette même grosse ville.

Oued Gheris à Ksar Touroug La très longue traversée de Tinejdad est périlleuse. La chaussée est recouverte de vastes nappes d'eau et qui a une expérience des routes urbaines marocaines sait les trous profond qu'elles peuvent recèler, bouches d'égoût ou autres nids de vache, sans compter l'habitude locale de signaler un obstacle en l'entourant de rochers... Ajoutons que quand la chaussée n'est que partiellement inondée, les conducteurs voyant l'asphalte de leur côté ont l'habitude de l'emprunter à toute vitesse... La route d'Errachidia aussi douteuse mais plus lointaine n'emporte pas notre choix et nous optons pour Erfoud via Jorf à 90 kilomètres d'ici. Hélas, après 40 kilomètres, à Ksar Touroug,nous butons à nouveau sur un oued en crue impossible à traverser. Nous rebroussons chemin pour trouver un abri pour la nuit à Tinejdad.

23 novembre 2014.

Tinejdad Il fait glacial et humide. Nous avons dormi tout habillés avec le réconfort symbolique d'un radiateur à infrarouges prêté par l'hotelier. Le ciel est dégagé et par la fenêtre nous regardons la vieille ville de Tinejdad sur l'autre rive de l'inondation. Nous reprenons le chemin d'Erfoud déjà tenté hier en espérant que le niveau de l'eau a décru ce que la vue par la fenêtre nous avait laissé croire. Cependant, plusieurs traversées d'oueds secondaires se révèlent aujourd'hui inondées. Nous en avons marre et les traversons à mi-roues.

Oued Gheris le lendemain A Ksar Touroug, le fleuve de boue qui nous avait barré la route hier vomit toujours ses flots. Le niveau parait toutefois avoir diminué. La route est incontournable et de nombreux poids lourds attendent en file derrière un gendarme qui interdit les tentatives de traversée. Le ciel est clair, nous espérons une hypothétique baisse rapide du fleuve aussi rapide que sa montée les jours passés.

Oued Gheris avant notre traversée En début d'après-midi, un gros camion tente l'aventure. La hauteur des roues, le poids qui le colle au sol lui permettent d'atteindre l'autre rive malgré les vagues qui se forment. Bientôt d'autres poids-lourds suivent. Des villageois nous suggèrent de faire de même. La Yaris est basse, légère, le courant fera pression sur le flanc droit et je crains d'être emporté sans compter le danger d'une panne moteur noyé au milieu du gué. Un homme d'apparence sérieuse, nous conseille la traversée moteur coupé, poussé par 5 solides jeunes hommes volontaires. Le policier approuve. Nous avançons dans le courant visqueux et rapide. Je n'ai d'autre contrôle sur le véhicule que le volant, c'est terriblement angoissant. La pression du courant sur le flanc droit nous fait déraper sur le sol glissant. Je contre-braque pour avancer en crabe tandis que les jeunes hommes nous hurlent des instructions aussi inaudibles dans le fracas de l'eau qu'incompréhensibles au vu de la langue. Je suis vert de peur et j'ai peine à comprendre la sérénité de Solange. Les 230 mètres de la traversée du fleuve ( Mesurée sur Google Earth) m'ont paru une éternité. Les 20 euros donnés aux pousseurs, je n'avais qu'une obsession vérifier le démarrage du moteur et nous enfuir d'ici. Hélas malgré l'appareil sur ses genoux, Solange n'a pris aucune photo, son seul souci, légitime, ayant été la sécurité des garçons. (Cliquer ici pour voir l'endroit de la traversée un an plus tôt).

Traversée de Jorf La suite du trajet jusqu'à Erfoud, presque monotone après ces émotions, appelle peu de commentaires. Quelques traversées de route transformée en mare et de temps en temps, en plein milieu, des gamins qui essayant de glaner quelques dihrams, se plantent au milieu de l'eau et se retirent à la dernière seconde, m'obligeant ainsi à la traversée moteur tournant plutôt que sur mon élan. Jorf est étonnament calme mais le parcours des rues recouvertes d'eau m'offre encore quelques sueurs froides en essayant d'imaginer ce qui se cache ou non sous la surface jaunâtre et traîtresse où je dirige mes roues.

Dernière traversée de l'oued Gheris Nous traversons pour la dernière fois et à notre grand soulagement l'oued Gheris qui roule ses boues au fond de son lit avant d'aller les déposer quelques dizaines de kilomètres plus loin sur les hamadas algériennes où le fleuve se perd dans les sables.

24 novembre 2014.

Le soleil est revenu Le soleil est revenu et le bleu du ciel qui se mêle aux éclats de lumière des sol marécageux est un bonheur pour les yeux. Nous sommes bien loin des paysages poussiéreux que nous foulions ici il y a quelques semaiens encore. Nous avions décidé de consacrer à cette région un ou deux jours de repos avant le long retour vers la Belgique. Il semblerait que nous ne soyions pas au bout de nos surprises car parait-il de nombreuses routes sont sous l'eau dans cette vaste plaine.

Les neiges du Haut Atlas L'air est limpide et quand j'observe l'horizon, ce qui paraissait être des nuages se révèle être les sommets enneigés du Haut Atlas à 120 kilomètres d'ici.

Tracteur tirant les voitures Bientôt nous tombons sur un nouvel obstacle, la route de Rissani où nous nous dirigeons est entièrement sous eau. Un convoi bizarre vient vers nous. Un tracteur agricole remorque une quinzaine de voitures moteurs coupés, reliées les unes aux autres par une corde, tel un étrange train. Le tombereau du tracteur lui remplace le bus local.
C'en est trop, découragés, nous abandonnons cette année. Demain nous reprendrons la longue route qui de Meknès à Tanger Med, puis à travers l'Espagne et la France nous ramènera à Liège.

25 novembre 2014 et jours suivants.

Haut Atlas à Middelt La dernière photo de cette année sera cette image de l'Atlas à Middelt recouvert de neige. Je passerai sous silence le reste du voyage, bien qu'il fut loin d'être de tout repos notamment quand nous retrouvâmes les fortes pluies et les inondations dans le Rif ou encore quand nous fûmes forcés de faire une longue marche arrière sur un trottoir, seul survivant d'un vieux pont, avec pour seules alternatives, la rivière ou le marigot. Mais c'est une autre histoire.

Conséquences 2015 de ces intempéries.

Broussailles séchées en 2015 Je ne peux clôturer cette page sans évoquer notre surprise cette année en découvrant les conséquences de ces pluies de 2014. Là où on ne trouvait que sable, limon ou caillasse, s'étendent en octobre 2015 des étendues de broussailles et de hautes herbes séchées telles de nouvelles savanes. (Cliquer ici pour voir le même paysage avant les pluies).
Une autre constatation, la quasi totalité des végétaux, acacias mis à part, sont déssèchés et contrairement aux années précédentes, à la même époque, les fleurs ont déserté le paysage.

Epineux Par contre, nos endroits pierreux de prédilection, vallées, collines et montagnes du Haut et Moyen Atlas, sont recouverts d'une saloperie de petits épineux secs qui nous empoisonnent la vie. Les chaussures fermées dans ce climat sont réservées aux masochistes ou autres indiana jones débarqués de cars de touristes. Les sédentaires et nomades, comme nous d'ailleurs, ne jurent que par babouches et sandales qui ont le mérite de ne pas maintenir le pied dans des étuves. Pinces à épiler, aiguilles et pansements furent de rigueur pour nous afin de parcourir ainsi le désert 2015.

 

Fin de la page 15, pour lire la suite du récit cliquez sur la flèche à droite ci-dessous.

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