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La Grande Traversée des Alpes

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Mardi 20 juillet 1982 :

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Au premier rayon de soleil nous nous dépêchons de plier bagages et de nous en aller. L'herbe est détrempée par les pluies d'hier. Des troupeaux de vaches errent dans les bois résonnant d'appels de cloches. Un taureau manifestement énervé avance vers nous sur le chemin, meuglant de façon inquiétante. Par politesse, nous nous effaçons de sa route en grimpant sur le talus. Du regard, Ghislain mesure déjà la hauteur de l'arbre le plus proche.

Le soleil nous atteint. La terre fume. Il fait chaud. Nous nous arrêtons sur une crête pour prendre le petit déjeuner. Je savoure pleinement le pain trempé dans le bol de café soluble. La piste que nous suivons se rétrécit bientôt et glisse sur le flanc d'une pente abrupte. L'herbe humide est glissante et dangereuse. Une chute ne pardonnerait guère. Des inscriptions chaulées sur les bunkers annoncent le mot "danger", ponctué d'une tête de mort. Ghislain se penchant dans les herbes du bas côté ramasse une cartouche de fusil de guerre allemand nous percutée. Bon sang que doit on alors encore trouver comme munitions et explosifs dans ces vieux ouvrages militaires abandonnés ?

Nous poursuivons toujours la piste ravinée, instable, dangereusement creusée dans la pente de la montagne ou encore perchée au-dessus du vide. Souvent un éboulement de terrain l'a emportée et à ces moments on donnerait cher pour pouvoir s'encorder.

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Voulant consulter la carte, je m'aperçois que Ghislain l'a oubliée à notre dernier point de repos une demi-heure auparavant. Il lui faudra donc faire demi-tour pour la retrouver. La matinée s'avance, ainsi que le midi. Nous quittons les alpages pour le couvert d'une forêt de résineux. Sur des pentes dénudées les genévriers et les touffes de lavande sont rois. La chaleur est accablante. Le long du sentier on voit des arbres noircis par le feu. Visiblement, il s'agissait de tentatives d'incendies.

 

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Au milieu d'une clairière dans le bois surplombant la vallée de Sospel un canon explosé gît à moitié enfoui dans le sol. A proximité, de nombreux merisiers ploient sous des grappes de fruits aussi gros que des bigarreaux. Nous nous en gavons jusque mal au ventre.

La température de l'air monte inexorablement, elle atteint à présent un niveau très agréable et nous profitons de ces instants de douce quiétude pour nous vautrer dans l'herbe sèche et reposer nos membres déjà bien fatigués.

 

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Nous reprenons la descente vers le sud, Sospel. Le terrain exposé en plein midi est brûlant. Pas d'eau, pas d'ombre, ! Le trajet est très inconfortable. Les godasses trempées de transpiration nous blessent cruellement. Quand nous arrivons à la ville après une copieuse douche froide au camping municipal nous cherchons un restaurant pour un sacré gueuleton bien arrosé.

21 juillet 1982 :

Tôt levés, comme d'habitude, nous plions soigneusement la tente grise de la poussière du terrain. Le camping bondé, nous avons dû monter la maison de toile sur une allée gravillonnée. Les sardines d'alu en sont complètement tordues et nous passons un bon bout de temps à les redresser. Nous ne sommes plus pressés. Sept heures de marche nous séparent à peine de notre but final et de la fin de notre aventure : La ville de Menton en bordure de la Grande Bleue.

Le charmant petit village de Sospel regorge de touristes. Nous prenons le temps de nous installer à la terrasse d'un bistrot pour engouffrer quelques petits pains au chocolat arrosés de café au lait. Un air de fête baigne l'atmosphère. Après les épreuves de la montagne, les longues solitudes des sommets, nous prenons un bain de foule. Un peu bousculés de ci, de là, nous progessons comme des nageurs dans le torrent vivant. Nous flânons par des rues étroites baignées d'ombre et de fraîcheur, grignotant une orange par-ci, mordant une pâtisserie par-là. Nous ne nous décidons pas à reprendre notre fardeau. Haut dans le ciel le soleil de Provence brille joyeusement jetant des touches de pénombre sous les platanes au bord de l'eau.

Il est presque midi quand nous empruntons un bout de la nationale 566 pour retrouver aussitôt le sentier peu après la ligne de chemin de fer et quitter l'accueillant village. A quelques mètres de la route, le bruit s'estompe déjà et le silence de la nature reprend ses droits. A peine devine-t-on le grondement d'un train un peu plus bas dans la vallée. Chacun de nos pas soulève un nuage de poussière. La végétation de résineux et de broussailles épineuses est très agressive à nos jambes nues. Bien sûr : Pas d'eau ! Nous avons toutefois pris la précaution d'en emporter quelques litres supplémentaires dans des bouteilles en plastique qu'un filet à provision ballote derrière nos sacs à dos.

Photo de la Grande Traversée des Alpes

La montée se fait raide sous un ciel brûlant et la terre rougeâtre poudroie sous nos souliers. Parfois l'étroite trace du sentier descend dans un ravin et serpente dans une boue marécageuse d'où ne sourd aucun filet d'eau. Nos habits se trempent de sueur. Les sacs nous collent au dos. Des vestiges d'exploitations agricoles sont légion. Partout la nature a repris le dessus dès la défection de l'homme. Nous arrêtant à l'ombre d'un arbre, nous posons nos bagages et partons à la recherche d'un hypothétique fruit dans ce qui fut manifestement un verger. Seuls les murs écroulés subsistent.

La soif se fait cruelle. Nous rationnons l'eau ne buvant qu'un filet de liquide tiède à l'occasion. L'escalade est interminable. En séchant, la transpiration nous plaque des croûtes de sel sur le front et les tempes. Au col Razet 1027 mètres, nous prenons une trajectoire presque horizontale pour atteindre le col de Treitore sur la frontière franco-italienne. A proximité, un peu d'eau s'écoule d'un marais. Elle nous parait claire et ma foi, assez fraîche. Nous ne pouvons nous montrer difficiles et en faisons provision.

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Les hauts rochers de la montagne font place à des broussailles barrées par de longs murs de pierres entassées, dessinant de multiples espaliers sur la pente : les murettes. Cette région fut naguère florissante et des centaines de fermettes se partageaient les rocailles herbeuses. Tout est abandonné à présent. Les gens ont fuit vers les villes désertant ces lieux inhospitaliers que des générations avaient apprivoisés à grand peine. Le grand mirage de la ville des années cinquante nous dit-on plus tard. Cela fait mal de voir ces terres désertées.

Nous atteignons la chapelle st Antoine, antique sanctuaire abandonné lui aussi au milieu de quelques ruines de bâtiments, au bout d'une piste empierrée montant de Menton qu'on devine quelques kilomètres au sud, perdu dans la brume bleutée.

Trois heures de route nous en séparent. Nous logerons toutefois ici cette nuit. Nous avons plus de chance de trouver un terrain de camping à Menton en arrivant dans la matinée. Une source coule un peu en bas de la Chapelle et nous passons une agréable fin d'après midi à flâner dans le désert des collines.

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Quand la nuit descend, lentement une à une les lumières du port s'allument avec les étoiles et la brume s'estompant nous pouvons enfin apercevoir la mer Méditerranée. Combien de peines, combien d'épreuves avons-nous traversé depuis les semaines qui nous séparent à présent de la Suisse d'où nous sommes partis. Cette vue nous en récompense.

 

22 juillet 1982 :

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Cette fois, c'est le dernier trajet de notre aventure. Nous allons enfin toucher l'eau salée. Nous démarrons très tôt. La descente continue à travers des sentiers et des chemins de pierre. Nous serpentons à travers les vergers d'oliviers morts ou moribonds. Enfin, passant sous l'autoroute qui mène en Italie nous arrivons à l'aire St Michel à Menton. Fin du voyage, après 400 kilomètres de voyage nos souliers foulent enfin les rues de Menton.

 

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Tandis que nous descendons les escaliers qui mènent vers la ville et la plage je revois en esprit avec beaucoup d'émotion tout ce long trajet à travers feux et glaces, rocs et neiges, eau et soif.

Alors que debout sur la plage tournant le dos à la mer pour l'ultime photo souvenir et que je regarde les hauteurs perdues dans la brume, un bref éclat de lumière là haut dans la montagne me lance un rapide clin d'oeil.

Fin de la Grande Traversée des Alpes.

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