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La Grande Traversée des Alpes

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page 10

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Quand je me réveille l'obscurité règne, absolue, sous la toile de la tente. Ghislain respire calmement. Je meurs d'envie de soulager ma vessie, mais il fait si bon blotti dans le sac de couchage au chaud que je tergiverse plusieurs minutes avant de me décider. M'extirpant péniblement du cocon je rampe à genoux vers l'ouverture évitant de réveiller mon voisin.

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Les yeux collés de sommeil, je vacille quelques instants contre le rocher que je devine avant de jeter un regard autour de moi. La vallée est entièrement engloutie dans la nuit. La bande de ciel ouverte entre les montagnes, fenêtre creusée entre les mondes resplendit des milles feux stellaires. En étincelles rouges, jaune, blanches, bleues, des milliers d'étoiles scintillent. Depuis le néant où je baigne, la tête me tombe follement vers ces paradis de lumières flamboyantes. Leurs noms aux étranges accents chantent dans mon esprit : Betelgueuse, Aldébaran, Véga, Arcturus, Altaïr, Mizar, Rigel, Deneb, Antares...

Ces astres en furieuses boules de feu brûlent tranquillement. La blancheur laiteuse de la voie lactée, trace calmement son sillon. Noyé dans l'ombre, tourné vers les lumières précieuses devant tant de beauté les larmes me montent aux yeux. La calme majesté du spectacle est insoutenable. J'aurais tant voulu que quelqu'un partage avec moi ce moment !

Et puis, voici que l'ombre se charge d'une lourde menace. Les pics hérissés surgissent découpés en noir de jais tandis que la nuit s'allume d'une blancheur maléfique déchirant l'obscurité en rocs aigus. Un vaste disque d'argent livide se lève au-dessus des sommets et baigne la vallée d'une indicible terreur. Les rochers se sont métamorphosés en monstres immobiles guettant l'imprudent égaré en cet autre monde. Le murmure du ruisseau s'est tu. J'ai le coeur qui se dérobe. Sans tourner la tête, je pressens d'immondes choses. Je crois que la tente est là, dans mon dos. Je n'ose bouger. La lumière hallucinée baigne l'Univers d'une aura démoniaque. La Vallée ensorcelée veille.

Les sommets déchiquetés lacèrent le ciel, lançant des gestes de fous sur fond de néant. Quelque chose s'apprête à surgir. L'horrible blancheur sculpte les ombres, torture la nuit. Au sol, l'obscurité protectrice recule devant la flaque de sinistre clarté rampant inexorablement vers moi. Elle va m'atteindre.

J'ai peur. Je voudrais être à mille lieues d'ici. Et soudainement, Ghislain remue dans son sommeil. Le ruisseau murmure à nouveau. La Chose redevient une blanche lune dans le ciel de juillet constellé de soleils nocturnes.

Je rentre dans mon sac de couchage jusqu'au lever du jour. Je n'ai pas rêvé.

Lundi 19 juillet 1982 :

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Après toutes les émotions de cette nuit je n'ai pu me réveiller à l'heure habituelle et quand je regarde ma montre, les huit heures sont déjà bien entamées. Hors de la tente, il fait plutôt frais. Le soleil n'a pas encore atteint le fond de la profonde tranchée, mais une éblouissante clarté au sud vers le début de la vallée indique une belle journée. A quatre pattes, je bois à longs traits l'eau glacée d'une source. Rien ne subsiste de ma sortie sous les étoiles et les rochers sont redevenus de bonnes et honnêtes pierres terrestres. Nous nous dépêchons de lever le camp, de nous laver et d'effacer la moindre trace de notre passage.

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Nous sommes très excités. Nous allons en effet passer quelques heures à chercher ces étranges inscriptions gravées sur le rocher : plusieurs milliers. On nous a déjà averti de leur étrangeté. Tout d'abord, on cherche partout, sans rien trouver. Soudain, la première entrevue, les autres apparaissent comme par enchantement et on se demande comment on a pu ne pas les voir.

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Gravées sur de solides blocs bien ancrés dans le sol, sur des parois verticales ou horizontalement sur de lourdes dalles, elles ressemblent à des graffitis, ne serait-ce la façon tout à fait particulière du marquage. Les tracés ont été martelés à petits coups au poinçon, burinés et non griffés dans la pierre.

Photo de la Grande Traversée des Alpes

On y trouve des signes caractéristiques : têtes de bêtes à cornes stylisées, pointes de flèches ou de lances, étoiles, d'étranges damiers irréguliers. Où qu'on cherche, la première trouvée, les autres apparaissent aussitôt. Sur certains dessins, des rustres modernes ont gribouillé d'autres messages, du genre " Lulu, je t'aime". J'ai mal au coeur de la légèreté avec laquelle certains de nos concitoyens traitent ces témoignages montés d'un passé aussi obscur et lointain, que seules ces traces subsistent. Errant de ci, de là, parmi les rocs épars, nous prenons des dizaines de photos avant de continuer le voyage.

Arrivés à la fin de la vallée, là où commence l'entaille creusée dans la montagne, nous descendons parmi un chaos d'éboulis vers le lac supérieur pour atteindre après quelques temps, un refuge du club alpin.

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Avant d'entamer la montée vers la cime du Diable, nous jetons un dernier regard vers l'étrange haute vallée où nous avons passé la nuit. D'ici on a de la peine à la distinguer dans son gigantesque amoncellement de rocs. Seul un oeil exercé connaissant l'existence du ravin peut le deviner. Qu'allaient donc chercher les hommes dans ce lieu désolé et hostile, si difficile à atteindre ? Le saurons nous jamais ?

Le temps redevient lourd. Les nuages envahissent le ciel et notre dernière vue de la Vallée des Merveilles, nous la montre sombre et hostile sous un dôme de nuées noires s'accumulant juste au-dessus.

Nous manquons d'eau. Rien dans ces lieux aride n'indique la présence d'une source. Mais nos pérégrinations dans la nature nous a apporté un nouvel instinct et à travers la rocaille je me dirige juste vers la seule source probable à des heures de marche.

Une légère pluie tombe à moment. Nous progressons en regardant sans cesse pour un couvert en cas d'urgence notant les abris sous paroi lors de notre avance. Nous arrivons en vue de la cime du Diable. Cet endroit porte bien son nom : Une sombre nuée tourbillonne autour du pic hérissé. A gauche, le Pas du Diable, col que nous devrons franchir apparaît comme un mur sombre dressé face au ciel. Au même instant, un éclair déchire le nuage juste au-dessus du col et le tonnerre gronde. L'hôte de ces lieux, nous souhaite la bienvenue en son royaume.

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Franchissant à toute vitesse cet endroit inquiétant, nous descendons vers l'autre versant à travers un enchevêtrement de blocs erratiques, progressant le plus rapidement dans le labyrinthe du pierrier. Entre deux rochers, collée contre la falaise, une petite fleur jaune solitaire se cramponne parmi la désolation : Espoir dans la désespérance.

Au loin dans la brume trouble on devine la colline de la pointe des trois communes où d'après nos informations, les orages s'arrêteront. En attendant, nous n'écoperons pas de celui-ci. Un lourd brouillard cotonneux nous entoure. Les nuages montent et descendent rapidement les flancs des montagnes, tourbillonnant au-dessus des vallées. Parfois la foudre gronde. Nous pressons le pas. Soudain, alors que les premières rafales de pluie nous giflent, nous apercevons à quelques mètres un ancien ouvrage militaire en tôles, reliques de la guerre 40/45. Nous nous y engouffrons.

Malgré les multiples trous de balles et d'obus qui racontent la folie des hommes, nous nous y sentons en sécurité. En ce qui concerne la foudre et la pluie du moins, car le froid, lui, nous mord cruellement. A quelques dizaines de kilomètres à peine de la Méditerranée nous grelottons en plein mois de juillet malgré toutes nos chemises et pull-over enfilés les uns sur les autres.

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Nous comptons les coups de foudre. La cime du Diable est particulièrement visée et s'auréole d'arbres de feu. Après une heure de carnage, le tonnerre se tait et la pluie diminue. Nous repartons espérant franchir cette frontière des orages bientôt. Après quelques kilomètres, les rafales de pluie nous rattrapent et en courant nous nous précipitons vers un ancien château de guerre creusé de trous de bombes.

Comme l'orage se calme nous descendons pour planter la tente dans une praire d'altitude auprès d'une source au léger goût de purin.

 

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