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La Grande Traversée des Alpes

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Dimanche 18 juillet 1982 :

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Le paysage tout autour du refuge est noyé dans le crachin. Tout est vapeur, le ciel, la vallée, la maison. Les deux bâtiments et l'église qui forment le hameau sombrent tour à tour dans les bourrasques. Assis sur le banc de bois de la salle commune, nous ruminons notre dépit. Si ce temps persévère, nous ne pourrons partir aujourd'hui faute de nous perdre en plus des désagréments d'un trajet en montagne sous l'averse. Parfois l'escalier résonne des pas d'un alpiniste descendant son barda. Ghislain boude, ruminant encore les paroles désobligeantes de la bonne femme sur la tête de laquelle il s'était assis, encore endormi, dans la pénombre de l'aube.

Les conversations éphémères roulent sur le temps. La petite salle pavée de dalles bleues parait encore plus sombre au fur et à mesure que le petit jour avance vers la matinée avec les cortèges de pluie. On suppute le moindre mouvement des buissons, tâtant du regard la direction des vents et on se perd en conjonctures à la première indication.

Le plafond s'élève lentement, encore plus maussade s'il est possible. Huit heures sonnent à la pendule de la cuisine. Des marmites remuent. Là-haut, les montagnards du dimanche se retournent sur leurs matelas. Un réveil sonne assourdi. Levés depuis quatre heures du matin nous prenons notre mal en patience. Vers les neuf heures le ciel blanchit soudainement et la pluie s'arrête.

Nous partons. La descente vers la vallée dans l'herbe mouillée est glissante. Franchissant le torrent, nous entamons la grimpette vers le Pas du Mont Colomb, les jambes mouillées jusqu'aux genoux, nous passons d'abord de maigres alpages semés d'épais buissons de rhododendrons rouges pour bientôt continuer à flanc d'un énorme pierrier. Sautant de pierres en pierres, nous avançons, manquant à chaque instant de nous rompre le cou sur les roches mouillées. Les énormes blocs instables remuent sous nos pieds. Je n'ose imaginer les conséquences de l'éboulement d'un seul !

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Un coin de ciel bleu parait tandis que nous abordons le lac de Trécouple, petite pièce d'eau peu profonde. Un peu de neige subsiste aux abords immédiats. Nous cassons la croute et nous nous ravitaillons en eau potable avant de continuer sur le névé et d'entamer la dure montée vers le Pas du Mont Colomb qui s'ouvre trois cents mètres plus haut, étroite échancrure entre deux montagnes s'ouvrant au sommet du pierrier. L'escalade est malaisée. Nous progessons en lacets, sur une pente très raide parmi les rochers mouvants. A droite, sur un gigantesque surplomb penchés sur le vide, une troupe de chamois regardent ramper ces deux animaux malhabiles que nous représentons. Pour les apercevoir nous avons bénéficié d'un fameux coup de chance : En effet, leur teinte les confond avec le milieu où ils vivent. Sans un caillou décroché dans le vide, nous n'aurions rien vu.

Nous atteignons le Pas du Mont Colomb ( 2548 mètres) l'échancrure entre les deux parois est très étroite et la piste vers le lac de Fou plonge vertigineusement. Un bonhomme et deux adolescentes grimpés sur le rocher arrachent à pleines poignées des fleurettes blanches, les fourrant ainsi dans leurs poches. A leurs paroles, je comprends qu'ils cherchent des Edelweiss, ils en perdent quelques unes au passage. Ce n'en est pas : Heureusement !

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Le soleil fait son apparition et le ciel est à présent dégagé. Nous descendons péniblement vers la Barme. Aucune végétation ! Nous progessons de rocher en rocher, souvent obligés de faire demi-tour pour trouver un passage plus aisé vers la vallée. Les pieds trinquent durement malgré les lourdes chaussures. En cours de descente nous croisons une famille avec deux enfants chaussés d'espadrilles. La fillette pleure, les pieds meurtris. Je leur signale qu'ils en ont pour au moins quatre heures d'un tel enfer et que les difficultés vont encore s'accroitre. Le père hausse les épaules et continue ! Pauvres gosses !

A la Barme, nous découvrons un lac artificiel de plusieurs centaines de mètres niché entre les montagnes. Longeant ses rives nous parvenons à la source qui l'alimente juste en dessous des installations du refuge de Nice. Un vrai celui-là. On n'y parvient pas en auto !

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Une vaporeuse nuée blanche tourbillonne au dessus du mont Colomb, montant et descendant, tournant sur elle même rapidement. Ca sent l'orage à plein nez. Le gardien du refuge nous signale que le bivouac est possible jusqu'au pied de la Baisse du Basto. Plus loin, rien que du roc. Si l'orage éclate, aucune protection possible. Nous persévérons notant au fur et à mesure de notre avance le moindre coin de verdure horizontal susceptible d'accueillir notre tente en cas de besoin. Le tonnerre gronde à nouveau.

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Nous abordons le premier des lacs Niré à 2.232 mètres. Le ciel s'est couvert. Le sol et les rochers rougeâtres assombrissent encore les lieux sinistres. Le Basto apparait brutalement devant nous au détour de la gorge, véritable mur de 450 mètres de haut barrant le passage. Il nous faudra le franchir. La muraille est formée d'un amoncellement de gigantesques blocs de rochers empilés les uns sur les autres. La moindre pierraille décrochée et c'est l'avalanche plus deux corps broyés : Les nôtres !

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A partir de ce point, plus d'abri possible. Nous prenons la décision d'avancer. Nous montons de rocs en rocs, nous dirigeant à la boussole dans ce chao titanesque. Parfois entre deux rochers on aperçoit un petit carré d'herbe semée de fleurs jaunes et blanches. A perte de vue l'ébouli monte. A plusieurs reprises, nous croyons toucher le sommet pour atterir sur un faux plateau prolongeant sadiquement nos efforts déçus. Nous finissons pourtant par entrevoir le col : Ligne noire sur les nuages !

L'autre versant est un peu moins pénible. Mais presque aussi rocailleux. Nous passons le long de mares très profondes à l'eau noire mais limpide, en bordure des névés. Sur la gauche la pente file vers un grand lac et vers l'Italie. A droite, la falaise se redresse et grimpe vers le ciel.

Au détour d'un rocher nous bloquons soudainement. Quelques dizaines de mètres plus haut, deux bouquetins. Bien campés sur leurs pattes, les longues cornes s'incurvent vers l'arrière. Le plus gros nous observe quelques instants avant de continuer à brouter l'herbe de la pente. A quelques mètres au dessus, juchée sur un bloc de pierre, la femelle, je crois, s'immobilise et nous regarde longuement. Le temps de sortir l'appareil photo pour fixer la scène que la femelle débute une étrange exhibition. Se dressant sur ses pattes postérieures elle saute vers le ciel en tourbillonnant avant de basculer sur ses pattes de devant. Ruant et cabriolant folemment, elle dévale les rochers galopant vers nous en une série de bonds acrobatiques d'une grace indescriptible. Nous ne l'effrayons pas, c'est certain. Imperturbable, le mâle continue à brouter l'alpage nous ignorant superbement tandis que la danseuse à son tour nous tourne le dos et s'éloigne lentement. Voulait-elle nous impressionner par coquetterie ? En ce cas, c'est réussi, nous en sommes encore tout émus, même Ghislain parle en chuchotant.

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Nous descendons vers le lac entrevu plus bas pour remonter enfin vers la Baisse de Valmasque séparant les vallées de la Valmasque et de la Gorgolasque pour atteindre bientôt le col de la Vallée des Merveilles. Celle-ci, étroite vallée suspendue ouvre un profond sillon entre deux falaises distantes de quelques centaines de pieds. Sous le mur du col, deux cent mètres plus bas, la vaste tranchée descend en pente douce sur un ou deux kilomètres pour finir au dessus de la vallée principale, encore quelques centaines de mètres plus bas. Une trace de sentier descend en lacets du col rayant cette barrière naturelle qui stoppe brusquement l'avancée du vallon. Je détaille les lieux en avançant. A gauche, la montagne tombe en parois abruptes et lisses.

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A droite une immense table rocheuse surplombe de hautes falaises déchiquetées. L'étroit fond de la tranchée est semé d'énormes blocs erratiques, chao minéral. Un mince ruisseau sourd d'un amas de rochers et dégringole de cascadelles en cascades, s'infiltrant entre les monolithes épars pour aller se perdre dans le pêtit lac scintillant au bout de la vallée. Pas un arbuste, pas un seul buisson. De temps en temps, un carré d'herbe rase jouxte le torrent. Au fond de ce ravin on est écrasé par la perspective des parois de l'immense blessure au coeur de la montagne. L'étroit sillon de ciel bleu qui s'ouvre au dessus de nous accroît encore mon sentiment d'enterré vivant. L'impression générale est une noirceur indiscible. L'étrange sensation de pénétrer dans un autre monde est encore aggravée par ce que nous avons lu au sujet de cet endroit. Des millénaires auparavant des hommes des premiers temps venaient y vénérer des choses oubliées, gravant dans la pierre d'innombrables signes mystérieux. L'atmosphère dégage un sentiment d'inquiétude. Les noms des lieux sont hautement évocateurs. Nous choisissons un coin d'herbe au bord du torrent, enserré entre deux gros rochers. Accrochée au sol de tous ses haubans, la petite tente nous protégera contre toutes choses, bonnes ou mauvaises qui flotteraient dans l'air.

 

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