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La Grande Traversée des Alpes

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page 8

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Quand je regarde ma montre, il est onze heure du soir. Dans l'obscurité profonde, au chaud dans la tiédeur de mon couchage, j'écoute un silence inquiétant dans la nuit. Quelque chose m'angoisse. Près de moi, j'entends la calme respiration de Ghislain endormi. Dans tout mon être, je pressens que quelque chose de terrible guette au fond de la nuit. Et voici que bien loin au fond de la vallée, infime, indicible, j'entends la chose qui monte : Un grondement, suivit d'un autre, puis d'un autre encore à intervalles réguliers. Impuissant, couché à même le sol j'écoute l'orage revenir vers nous, en roulements faibles d'abord, puis plus forts, crescendo.

Les lueurs se précisent. L'horreur avance patiemment là-dehors. Dans l'obscurité complète, nous ne pourrons rien faire pour nous sauver. Je secoue mon fils. Hop, tirons tout ce que nous pourrons de nos sacs pour les élever au dessus du sol. Cette fois, l'eau va faire de sérieux dégâts.

Dans un jet de flammes, la bête se rue sur nous. Hurlant sa colère elle secoue et tord notre abri. Des trombes d'eau s'abattent. La grêle fouette. accroupis sur la pointe des pieds, désespérés, nous devinons l'eau qui s'infiltre lentement à travers le tapis de sol et qui va détremper notre nécessaire de survie. L'espoir disparait, résignés, l'esprit se vide de tout hormis l'effroi et la peur. Les mots ne signifient plus rien. Ce qui hurle dehors se fiche éperdumment des hommes et de leurs mesquines existences. Démoniaque, l'énergie à l'état pur écrase la vie en embrasements triomphants. Notre fière humanité paraît insignifiante à côté d'une parcelle de ces forces qui déchirent la tempête.

Après des éternités, le silence retombe. L'orage a été moins violent que l'après-midi et nous n'avons que fort peu de dégâts. Epuisés, nous nous écroulons dans un sommeil comâteux jusqu'au lever du jour.

Samedi 17 juillet 1982 :

Photo de la Grande Traversée des Alpes

La matinée est déjà bien entamée lorsque nous terminons les préparatifs du départ. Après les affres de la nuit, le ciel bleu jette un baume sur les coeurs. La toile de tente détrempée pèse lourdement sur nos épaules. Autour, des grelons jonchent le sol. L'atmosphère est glaciale. Le versant ouest de la montagne n'a pas encore été atteint par le soleil. Tout en marchant, nous réchauffons tant bien que mal nos pauvres mains gelées au fond de nos poches.

Il nous faut retrouver le bon chemin. En effet, hier dans notre hâte à trouver un abri nous avions pris les premières sentes venues. Nous nous sommes donc égarés.

Passé le col de Salèse nous retrouvons les marques blanches et rouges en même temps que l'astre du jour. Il n'a jamais été aussi bien venu qu'aujourd'hui. Choisissant un cône d'éboulis rocheux exposé à ses rayons nous prenons un petit déjeuner frugal pendant que la tente suspendues dans les buissons sue son eau en longs filets de vapeur.

Poursuivant la descente nous évitons le sentier et les broussailles détrempées au profit d'une petite route de terre plongeant à grand renfort de zig-zag vers le hameau de Boréon. Sur les rives du lac artificiel qui donne son nom aux quelques maisons groupées, dans cette haute vallée, une épicerie café nous offre pour quelques instants les bien-êtres de la civilisation. Il faut admettre qu'elle n'a quand même pas tous les défauts !

Un coup d'oeil jeté sur le journal qui traine sur la table de la terrasse où nous dégustons un vrai café, nous informe de la disparition de deux randonneurs portés manquants dans la région de la vallée des Merveilles, c'est à dire sur notre trajet. Nous apprendrons d'abord quelques jours plus tard que les corps furent retrouvés près du lieu de notre passage au pied de falaises d'où les malheureux avaient dévissé.

Sacs lourdement chargés de provisions, nous marchons sur la petite route goudronnée conduisant aux Vacheries du Boréon. De part et d'autre du chemin, des tables de pic-nic regorgent de touristes affluant en voiture. En ce jour de week-end, il nous faut nous garer sans cesse sur le bas côté de la route pour éviter d'être écrasés par les hardis conducteurs. Comme d'habitude, je salue les gens que nous croisons. Aux regards froids qui me sont lancés en réponse, je regrette mon erreur. Ici la nature est domestiquée, la ville n'est pas loin. Dans les conversations que je saisis au passage j'apprends que la majorité de ces gens viennent de Nice qui n'est plus tellement éloignée d'ici.

Nous passons sous les regards narquois ou offusqués de ces vacanciers. A la naissance du sentier, il y a foule. Rebutés par le raidillon qui commence, les gens s'arrêtent. Quelques centaines de mètres plus loin, c'est le désert. Franchissant un torrent sur un pont de rondins, nous grimpons vers le Pas des Ladres. Au passage, quelques pierres bondissent de la pente et sifflent à nos oreilles nous évitant de justesse. Un groupe de promeneurs vêtus de costumes d'alpinistes tout neufs, dévale bruyamment au dessus de nous. Ils nous croisent sans un bonjour, sans un mot d'excuse.

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Le ciel s'est couvert. Des rideaux sombres, tourmentés, se déchirent aux aspérités des sommets voisins. Le tonnerre gronde, résonnant de lourds échos contre les noires murailles qui nous cernent. De temps en temps, une fine pluie tombe en bruine nous obligeant à chercher l'abri précaire de nos ponchos. Rien n'est plus désagréable que de grimper une pente sous un vêtement imperméable. La transpiration qui condense sur le tissu interne vous mouille aussi sûrement que l'averse elle-même. L'orage ne nous parait pas pourtant prêt à éclater maintenant. De toutes manières, il n'y a pas le moindre emplacement possible pour monter une tente à des kilomètres à la ronde. Nous mettons tout notre coeur et les muscles de nos jambes pour nous hisser à 2048 mètres d'altitude au col du Pas des Ladres.

Photo de la Grande Traversée des Alpes

L'état du ciel de l'autre côté n'est guère réjouissant. Les nuages en lambeaux s'accrochent également aux crêtes qui déchiquètent l'horizon visible. Nous plongeons vers le hameau de la Madone de Fenestre. Au détour du sentier rocailleux, à droite, un peu en hauteur sur la forte pente herbeuse une troupe de chamois broute la verdure de l'alpage. Malgré la menace des circonstances atmosphériques nous nous arrêtons appareil photographique à la main. Je mitraille me rapprochant, espérant la photo de ma vie; Au moment où je vais la tirer, le troupeau s'égaille.......... Sales bêtes va ! Ce qui nous ramène à la triste vérité de la pluie qui déjà commence à tomber en averse.

L"eau en elle-même n'est pas dangereuse pour la santé, malgré l'avis de certains de mes amis alcoolisants, mais bien le froid qui en résulte dû à la perte d'isolation des habits mouillés. Il n'existe malheureusement aucun habit imperméable sous l'effort, la transpiration mouillant aussi sûrement que la pluie. De plus ce gence d'imperméables, est généralement lourd et peu solide, défauts incompatibles avec le sport de la grande randonnée pédestre. Pour remédier à ces dangers, on opte pour le compromis le moins grave : On enlève la plus grande partie de ses vêtements pour les abriter dans le sac et on marche torse et jambes nues sous le poncho. C'est désagréblement froid, visqueux. Mais à l'étape, il est bien plus simple de s'essuyer la peau et de glisser un survêtement sec que de tenter de sècher des effets détrempés. Tant qu'on est sous l'effort, on maintient une certaine chaleur corporelle, il s'agit simplement de ne pas s'arrêter pour éviter le refroidissement.

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Ainsi (dé)vêtus, nous arrivons en toute hâte au refuge du club alpin de France, à la Madonne de Fenestre (1900 mètres) où nous passerons la nuit. Le refuge est bondé. Une route carrossable y amène chaque week-end un flot de Niçois venus faire de la montagne. On nous dit au refuge que c'est la dernière mode, le dernier chic actuel : venir passer la nuit dans ce genre d'établissement. Certains y trouveraient le grand frisson de l'aventure ? En voyant certains alpinistes, je les comprends !

Couchés pêle-mêle sur les bas-flancs communs, hommes et femmes s'y reposent, les uns des fatigues de la montagne, les autres des tensions de la ville. N'appréciant pas spécialement ce genre de compagnons, j'arrive à me dénicher un des rares lits individuels de la chambrée où dormiront une quarantaine de personnes. Au moins j'y dormirai tranquille. La grosse femme en face de mon lit n'a vraiment rien d'érotique. Ghislain moins rapide (et moins fort) que moi n'a pas eu de chance. Il a atterri sur le long plancher du bas-flanc en plein milieu de la fournée.

Dans la salle commune bien chaude la population la plus variée se serre autour des tréteaux de bois. Un jeune premier avec une chemise blanche bien repassée et des knickers immaculés, une jolie secrétaire blonde peinte en poupée précieuse ( pas vilaine la poupée ! ), des enfants qui courrent d'une table à l'autre. Une dame mûre bien en chair voyant son mari entré s'écrie avec un fort accent méridionnal : "N'oublie pas de prendre les boules Quies dans la voiture, ça ronfle là-haut, bon dieu que ça ronfle". Nous n'éterniserons pas la soirée et dès la tombée de l'obscurité nous gagnons nos grabas pour y jouir d'un sommeil de plomb.

 

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