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La Grande Traversée des Alpes

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Mercredi 14 juillet 1982

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Pour la deuxième fois en 24 heures nous quittons le camping municipal de St Etienne sur Tinée. Notre visite au médecin hier soir ne nous a pas permis de trouver la cause de mon fugitif malais de hier. Les symptomes avaient disparu aussi rapidement qu'ils étaient venus.

Nous avons par contre retrouvé l'orage qui nous avait suivi et nous avons monté la tente sous un véritable déluge. Nous étions toutefois revenus à notre point de départ. Afin de nous consoler Ghislain et moi, nous sommes offert un gueuleton au restaurant bien arrosé, au dehors, et en dedans. Sur la grand-place, un orchestre populaire faisait danser les montagnards en l'honneur de la fête nationale. Bien sûr, on y trouvait également un comptoir et des gens rencontrés de ci - de là, et tous prêts à fêter cela.

Ce matin, donc, nous quittions à nouveau le village, ma foi, fort vaseux. Effrayés par les efforts du jour précédent et décidés à ne plus perdre de temps, nous avons convenu de couvrir deux étapes en une, progressant sur la route. Plus ou moins 15 kilomètres de tarmac séparent de Saint Sauveur. Il fait très chaud, comme hier et en marchant je guette les signes avant-coureurs de l'orage dans le ciel bleu.

La route n'est pas bien fréquentée. Nous longeons les bord du torrent de la Tinée, grossissant de ruisseaux en ruisseaux récoltés au passage. Ignorés par les voyageurs motorisés des bouquets de merisiers nous régalent au passage. A midi, nous profitons de l'ombre d'un petit pont jeté sur le torrent pour faire un brin de lessive et casser la croute. Le linge sèche au soleil brûlant. Les pieds trempants dans l'eau glacée nous nous amusons à taquiner des lézards gris en leur jetant de menus cailloux.

L'après-midi s'avance. Nous reprenons la route. Des cascades bondissantes servent une eau critalline froide par cette journée torride. Nous traversons le village d'Isola planté des drapeaux du 14 juillet. Nous longeons plusieurs campings très propres dans des paysages idylliques. Tous pratiquement vides. La crise nous dit-on ! Les gens vont à la mer maintenant, les activités y sont moins coûteuses...
Les montagnes se ressèrrent autour de nous. Nous entrons dans des gorges impressionnantes, noires de rochers torturés, brûlées de chaleur. Quelques maigres arbustes s'accrochent désespérément sur les pentes désolées. Des nuages envahissent l'étroite bande de ciel que le défilé entre-ouvrait. Au fond des gorges, le tonnerre gronde à nouveau. Nous hâtons le pas. Environ dix kilomètres nous séparent encore de Saint Sauveur : deux heures sur cette route ! Pas d'abri ! Les rafales de pluie balayent sporadiquement le paysage. Les ponchos nous protègent un peu, pas beaucoup, des averses. Nous nous abrittons quelques instants dans un bunker désaffecté datant de la deuxième guerre mondiale.

Mais l'heure avance. Nos informations promettent un gîte d'étape à Saint Sauveur. Il nous faut donc arriver de bonne heure avant la fermeture de l'établissement. Nous avançons au même train que l'orage qui lui aussi suit la vallée. De par l'état de la route et des rocs, il semble que nous progressons dans le front de l'averse. Quelques voitures passent rapidement nous éclaboussant au passage. Des gens se retournent, rigolards : Pauvres types, eux-mêmes, rire des malheurs d'autrui !

A Saint Sauveur une vieille femme nous ouvre le gîte d'étape. Ceux-ci en France sont des refuges ou moyennant une faible contribution, le randonneur passe la nuit dans un dortoir commun équipé en outre d'un coin cuisine avec réchaud, marmittes, couverts et souvent d'un coin douche. Les seules règles sont celles de la bienséance on laisse au départ l'endroit aussi propre qu'on l'a trouvé. D'un autre côté, la priorité y est donnée aux gens non motorisés. On ne peut de plus y séjourner plus de trois nuitées consécutives. Ce gîte ci est particulièrement bien équipé et tenu. Le maire, gestionnaire responsable nous y rend visite. C'est normal quand on offre l'hospitalité de s'assurer que ceux qui vont en profiter le feront à bon escient et dans les règles du savoir vivre. Ce gestionnaire est aussi un ami des sentiers et un randonneur. Il nous offre son expérience des chemins que nous parcoureront demain.

En attendant, l'orage s'en est allé et nous retrouvons sur la place publique les flonflons de la fête nationale. Nous ne nous y attarderons pas. Les pieds nous cuisent de l'asphalte et demain, la montagne nous attend comme d'habitude.

Jeudi 15 juillet 1982 :

L'aube rosit les sommets quand nous quittons le petit village blottit dans la vallée. Le sentier monte raide vers l'est. La fraîcheur du petit jour est propice à l'effort et nous prenons rapidement de l'altitude. Nous devons monter près de quinze cents mètres aujourd'hui : Saint Sauveur sur Tinée se trouve en effet à 500 mètres au dessus du niveau de la mer.

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Nous passons entre des potagers fermés par de hautes haies. L'eau glisse rapidement dans les fossés d'irrigation longeant le sentier. Nous atteignons bientôt les prairies d'altitude : Des paysans retournent les foins mouillés par l'orage au moyen de fourches en bois. Le soleil tourne le sommet de la montagne voisine et tout devient four. Des nuages de sauterelles jaillissent sous nos pas et malgré notre attention il est impossible de ne pas en écraser par dizaines. Le terrain sablonneux est instable. Tout un flanc de montagne s'est effondré sur lui-même et le sentier en corniche taille sa voie dans la gigantesque blessure.

Tout en s'élevant dans les terres rougeâtres nous débouchons dans le hameau de Rimplas cramponné sur son sommet aride. Une voûte de pierre ombre la fontaine aux eaux jaillissantes. Une fesse sur le rebord nous prenons un peu de repos. Dans notre pays en gagnant un progrès nous avons perdu nos fontaines. Les antiques bornes que l'on voit encore parfois au bord des routes sont taries. D'autre parmi des roues de charette et des lapins en plâtre servent à ornementer les pelouses des villas, tristes et déplacées comme un souvenir mort, exposées dans une vitrine au goût douteux. Les sources sont parties de notre monde. Nous n'offrons plus l'eau au passant fatigué. Symbole de vie, lieu de rencontres, les fontaines s'en sont allées oubliées même des chansons.

Dans le murmure de l'eau entre les pierres usées du bassin, dans les reflets dansants de l'onde, dans la poussière qui vole à mes pieds sous le soleil de juillet, tout un passé refait surface. Assis sur la margelle, poussiereux, heureux et repu, je m'en vais en pensée près de cet autre puits caché au fond d'un désert où un Petit Prince disait au grand Antoine de St Exupéry, que l'eau aussi était bonne pour le coeur.

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Pour atteindre la prochaine étape, le village de la Bolline au même niveau sur la pente du mont, nous devrons redescendre bien bas par un sentier escarpé, exposé plein sud, trébuchants et glissants parmi des pierriers qui nous blessent les chevilles et nous tordent les pieds. Aucune végétation. Dans le fond d'un ravin, un maigre ruisseau traine de flaque en flaque une eau croupie. La forêt de mélèzes offre l'ombrage pendant quelque temps, protégeant la dure ascension. Dépassant son abri nous progressons par des prés brûlés, semés d'arbres squelettiques noircis par le feu aux branches nues, tordues vers un ciel impitoyable.

Dans l'ombre du clocher de l'église de la Bolline nous trouvons un hâvre de fraîcheur pour casser la croute. Le temps de nous étendre quelques minutes dans l'herbe poussièreuse.

Il faut pourtant repartir encore, et de prés à foin, à prés à foin, nous nous élevons jusqu'à la grand-route que nous suivrons vers Saint Dalmas de Valdeblore. Nous vivons ici au pays de la cerise. Pas une haie qui ne recèle quelques merisiers, pas un verger ou une maison qui ne dressent un cerisier. Même les arbres bordant la grand-route menant de l'un à l'autre village rougissent de fruits. C'est bien agréable quand on a si soif.

A Saint Dalmas de Valdeblore nous faisons provision de vivres. A partir d'ici, nous devrons tenir plusieurs jours sans ravitaillement. Nous choisissons de quitter la piste menant à Nice pour prendre la variante plus sauvage et plus longue qui nous conduira le long de la frontière italienne jusqu'à Menton sur la Méditerranée via le GR 52.

L'endroit est particulièrement aride. Nous quittons le village par le lit d'un arroyo désessèché : torrent de cailloux. Nous suons notre eau en gouttes poisseuses sous un soleil rougeoyant de fin d'après midi, l'air semble plus chaud encore. Les provisions d'eau s'amenuisent rapidement. Nos vêtements poissent et collent de sueur épaisse. Les tempes blanchissent de sel laissé par l'évaporation de nos transpirations.

Nous grimpons péniblement parmi des pins guettant le moindre signe d'une source : En vain ! Je donnerais tout l'or du monde pour un peu d'eau qui ruissellerait sur ma peau collante. Quittant la forêt de pins qui nous accompagnait depuis le village nous abordons un vaste alpage en pente à l'herbe dure et sèche. La nuit tombera bientôt. Il ferait bon de planter la tente ici si seulement nous avions de l'eau.
Eau ! Mot magique que l'on ne découvre que quand la soif est telle que plus rien ne compte. Soudain c'est le miracle : Dans un repli de terrain jaillissant au bout d'un tuyau de fer fiché dans le sol sec, un filet d'eau étincelle quelque mètres à l'air libre avant de se perdre dans l'herbe, retournant vers les profondeurs d'où il s'était évadé.

Quel plaisir d'avaler goulées après goulées, jusqu'à presque se noyer et pleins de savonnées, de se verser dessus la tête des gobelets d'eau rafraîchissante.

Quand la nuit descend sur le monde, effaçant toutes les peines du jour il ne reste plus près de la tente que deux hommes accroupis autour d'une marmite posée sur la flamme bleue du réchaud. La fatigue s'est envolée avec la fraîcheur du soir et une grande paix descend sur la montagne tandis que les étoiles s'éveillent dans l'air bleuté et que les lumières s'allument au fond des vallées.

Vendredi 16 juillet 1982 :

Nous avons dormi du sommeil du juste. Un ciel azuré annonce la journée torride, impression confortée par la blancheur éblouissante d'un pic déjà baigné par le soleil. Nous replions soigneusement la tente dans une courte herbe sèche avant de ranger les sacs. Serpentant d'abord sur un flanc abrupt, le sentier mène bientôt à travers un troupeau de vaches aux longues cornes menaçantes. Le tintemment des cloches me donne le frisson tandis que nous passons prudemment le troupeau avc un air de 'Nous on s'en fout"... fort superficiel en fait. Au passage nous prenons en relais quelques taons et des nuées de mouchettes qui ne nous quittent pas d'une aile. Ca chatouille et ça gratouille, et ça pique...
Nous pateaugons en pestant dans un marécage traitreusement déguisé en terre ferme avant de nous élever sur une crête partageant deux profondes combes verdoyantes. Bien sûr, une fois de plus, l'eau recommence à manquer. Je perçois bien dans une des vallées les verts sillages sombres de rus mais le détour serait trop important.

Avec l'altitude les mouches s'en vont, découragées. Nous parvenons à une succession de petits points d'eau pompeusement désignés comme lacs sur la carte. L'eau y est certes, chimiquement pure, mais au point de vue bactérien, je reste terriblement sceptique. Tant pis, il est impossible de tenir plus longtemps, et avec des airs d'enterrement, nous prenons le risque d'engouffrer autant de liquide que nous pouvons en absorber.

De raidillons en raidillons, puis de rocs en rocs, nous atteignons le col de Barn à 2.452 mètres d'altitude.

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De ce point, tout en grignotant notre repas de pain et de fromage, nous observons le paysage qu'il faudra traverser dans les jours qui suivent. Les sommets à perte de vue ressemblent à d'énormes dunes violacées, semées de pans d'ombre. Au fond des vallées les plus proches, quelques forêts éparses de conifères survivent. Le spectacle est désolant : Un sinistre désert minéral !

Descendant à travers l'ébouli, nopus continuons parmi de bas buissons épineux vers le lieu dit la Vacherie du Collet à 1.842 mètres. Malgré le jour brûlant, la progession n'est pas trop pénible. Un réseau de ruisselets vient grossir le torrent bondissant. Nous pouvons ainsi nous désaltérer régulièrement et nous laver de la sueur dans l'eau rapide et froide.

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Au fond de la vallée, un gros ruisseau draine une onde de cristal. Les pierres colorées qui en tapissent le fond, éclatent en mille couleurs, rouges, jaunes, ocres, véribale remous de kaléidoscope. Etendus à l'ombre d'un buisson, nous savourons le bonheur quand soudain, je remarque que depuis quelque temps, les oiseaux se sont tus. L'air s'est insensiblement alourdi. De petits nuages moutonnent dans le ciel laiteux. Me revient alors en mémoire l'avertissement que nous avait donné les montagnards des villages : De Saint Dalmas de Valdeblore jusqu'à la Pointe des Trois Communes, près de Sospel, pendant quatre jours de route, l'orage menacera. Ils sont extrêmement violents et dangereux.

Trois heures nous séparent du hameau du Boréon où nous trouverions refuge. Nous repartons en hâte. Ghislain maugrée contre le sort. Tandis que la piste serpente à travers la verdure le long du torrent, je guette le ciel qui s'obscurcit. Les grondements menaçants se précisent, se rapprochent à. Pas un abri, pas un rocher qui pourrait nous abriter. Nous filons à toute allure balayant du regard la forêt, cherchant désespérément l'impossible refuge. A l'approche du col de Salèse, les premières bourrasques s'abattent. Nous n'avons que la ressource de monter la tente en toute urgence. En moins d'une minute, la toile extérieure est tendue sur ses mâts d'aluminium. Dans des hurlements d'apocalypse, l'enfer se déchaine. Le vent mugit. La grêle crépite et cogne. Des éclats de foudre déchirent les yeux et les tympans. Les rafales secouent la tente gémissant de toutes ses coutures. Les frêles mâts de soutien plient et se tordent. Pour nous protéger de la foudre nous nous sommes accroupis, perchés sur la pointe des pieds offrant ainsi la moindre surface possible avec le sol en cas d'impact voisin. Pour couronner le tout, un mince filet d'eau fumante s'insinue sous les pans de la toile et court le sol. Bientôt il se transforme en une nappe d'eau charriant d'énormes grelons noyant le dessous de notre abri.

La température est tombée près du zéro degré. Nos respirations fument. Je grelotte de froid tandis qu'accroupis, nous creusons fébrilement la terre ruisselante de nos doigts douloureux, dessinant des chenaux de drainage. En désespoir de cause nous soulevons nos sacs sur nos genoux avec tout leur précieux contenu pour les isoler de l'eau qui nous file déjà à mi-chevilles. Des crampes nous fouillent les jambes et le dos. Nous ne pouvons bouger, le moindre frôlement de la toile amènerait une fuite certaine du tissu et nous avons bien assez d'eau dans les pieds que pour en prendre par dessus la tête.

Il fait noir dans ce crépuscule. Les aveuglantes lueurs projettent des ombres terribles à travers la toile. Des craquements assourdissants m'hébètent. Tout n'est que peur. Les doigts bleuis de froid souffrent le martyre à repousser fébrilement les couches de glace qui affluent sous notre pauvre abri futile.

La tempête broie notre raison : craquements, peur, lueurs sauvages, peur, craquements, désespoir, tissus qui claquent, peur, mais qu'est-ce que je fous là, peur, hurlements, peur.

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Quand dans un dernier hoquet l'orage passe le col il ne reste sous la toile que deux loques tremblantes courbaturées, incrédules d'être encore en vie. Tout est blanc autour de la tente recouverte de grelons. La terre fume. Les mains gelées brûlent et les doigts gourds, maladroits, nous entreprenons de réchauffer un peu de café.

Nous ne pourrons reprendre la route aujourd'hui. Nous sommes trop mal en point. Nous passerons le restant de l'après-midi ( il est seize heures ) ainsi que la nuit ici. Inutile également de déplacer la tente : Il est hautement improbable d'être surpris par deux orages consécutifs; surtout la nuit. Epuisés, nous nous étendrons au chaud de nos sacs de couchage.

 

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