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La Grande Traversée des Alpes

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Lundi 12 juillet 1982 :

La nuit passée, nous avions monté la tente dans un pré pacagé bordé de broussailles et de Lis sauvages.

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Le petit village de Bouzeas non loin duquel nous avions campé sort lentement de la grisaille du jour naissant. Les hauts et étroits chalets aux toits pointus, greffés sur flanc de montagne se découpent derrière nous. Quelques maigres chèvres surgissent, se bousculant, poussées par un vieux berger. Un chien aboie, poursuivant la brebis égarée. L'air est chaud et sec. Nous avons mal dormi sur ce terrain en pente qui nous servait de lit. Je frissonne sous la morsure froide de l'eau qui nous décrasse des sueurs de la nuit. Le chemin, à peine carrossable conduit vers les sommets.

L'étape d'aujourd'hui devrait être assez courte, jusque Saint Etienne de Tinée. Environ 6 heures de route. Laissant le chemin par la droite nous coupons à travers une forte pente enherbée montant vers le bois de mélèzes indiqué sur la carte. A mon sens, j'estime avoir pris un raccourci qui nous épargnera quelques dizaines de minutes de marche. Retrouvant des marques rouges et blanches, nous continuons l'escalade ignorant avoir emprunté un autre itinéraire que celui prévu.

Le soleil surgissant du massif montagneux darde bientôt ses rayons incendiaires. A ce rythme les provisions d'eau ( un litre par personne ) s'amenuisent rapidement. Dans notre quête du précieux liquide nous négligeons de vérifier la carte, persuadés de notre bon chemin. La verdure a disparu de ce versant, l'herbe jaunie vole en poussière sous nos pas. Quelques ruisselets en contrebas traçent un mince sillon de plantes vertes. Atteignant l'un de ceux-ci nous nous désaltérons avant de continuer à grimper. Des aboiements au-dessus de nous révèlent un troupeau de moutons. Pivotant sur elle-même, la blanche tâche mouvante des bêtes se déplace sans cesse, rapidement, broutant je ne sais quoi dans le paysage cendreux.

Longeant une cabane au toit de tôle, nous traversons le plateau semé d'une multitude de pierres plates, comme des tables basses. Les bergers y déposent quotidiennement la poignée de sel indispensable à la vie de leurs animaux.

Consultant la carte, je ne situe aucun point de repère valable. Rien n'est plus difficile que de prendre des relèvements en montagne. Dans la démesure des lieux, le regard manque de points de comparaison pour évaluer les masses et les distances. La perspective réelle est faussée et ne peut être transcrite sur les cartes. Voilà bientôt plus de deux heures que nous cheminons dans une mauvaise direction, manifestement, ceci n'est pas notre chemin. Nous sommes déjà trop engagés pour faire demi-tour et la marche arrière serait terriblement pénible. Arrivé à un col, nous faisons à nouveau le point. La dérive est de plusieurs kilomètres à l'ouest et notre altitude est de cinq cents mètres trop élevée.

Photo de la Grande Traversée des Alpes

D'après la carte, une trace suivant la ligne de crête permettrait de regagner la bonne voie. Le paysage y est splendide. De part et d'autre, un océan de sommets ondule à perte d'horizon. Midi approche. Le soleil brûle férocement. Réfléchie par les pierres du sol, des vagues de feu s'élèvent par instant grillant nos jambes nues. Plissant les yeux nous avançons dans des mares d'air ardent. De temps en temps nous franchissons un repli de terrain sur un large muret de pierres taillées entassées depuis des temps immémoriaux : Par qui et pourquoi ?

Dans le creux, des taches de neige durcie étincellent, miraculées survivantes de ce monde en ignition. La ligne de crête descend doucement, vire à gauche, à droite, évite un sommet, longe un précipice, remonte quelque peu et redescend encore inlassablement. Brusquement le sentier s'effondre et dans une folle glissade la montagne plonge vers le chemin que nous apercevons quelques centaines de mètres plus bas.

Nous descendons lentement : Un pas après l'autre ! Les pierres roulent sous nos pieds. Pratiquement aucune surface solide n'existe pour pouvoir y coller nos semelles. Les sacs à claie, une fois encore, nous rendent terriblement vulnérables au déséquilibre. Parfois le terrain poussiéreux cède sous notre pas et à plat ventre, nous glissons vers l'abîme pour nous arrêter de justesse trempés de sueur ruissellant dans nos yeux. Le prochain incident peut très bien se terminer pour nous cent mètres plus bas, disloqués dans les rochers saillants et tranchants comme couteaux.

Insensible au vertige, Ghislain avance derrière moi. Les pierres que ses pieds décrochent déboulent à mes côtés. Le vide grandit à mesure de la descente. Quand nous arrivons enfin au chemin, la tête me tourne et les jambes flageolent. Couché sur le bon vieux sol plat, je me vautre avec délice dans la poussière.

Exposé plein sud le sentier descendant du col de la Colombière ( 2.237 mètres) dévale en lacets dans une végétation incendiée de soleil. Puisant l'eau d'on ne sait où, une source dégringole d'un rocher blanc, faisant miroiter une flaque d'eau. Bondissant sur la pierre, les gouttelettes scintillent en arc-en-ciel. Après quelques instants de repos, nous reprenons la descente.

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Franchissant le lit d'un torrent mort au fond d'un abrupt fossé nous remontons un long pierrier pour redescendre à flanc de montagne. Des touffes vert-bleuté parsèment ça et là le coteau découvrant ainsi les premiers bouquets de lavande en fleur. Tournant vertigineusement au-dessus d'un éperon rocheux, le sentier s'enfonce par un passage creusé dans la falaise vers le village de Saint Dalmas le Selvage.

Tout y dort. Le magasin où nous comptions nous ravitailler se ferme à notre nez. Puisant de l'eau à la fontaine, nous cuisons quelques pâtes retrouvées au fond d'un sac. Traversant à gué le torrent sous l'église, un chemin de terre remonte vers les bois et le col d'Anelle. L'air est lourd, étouffant. Un épais nuage noir dévore les sommets à l'est. Le tonnerre gronde. De temps à autre un tourbillon de poussière monte de la route et nous cingle les jambes. L'orage peut éclater d'un moment à l'autre. Pas un abri en vue !

Au col, nous perdons un précieux quart d'heure à chercher notre chemin vers la ville de Saint Etienne de Tinée qu'on entrevoit six cents mètres plus bas. Raide et sèche, la descente parmi la végétation épineuse blesse nos pieds à sang égratignant les jambes. Quelques merisiers rencontrés au détour d'un rocher rafraîchissent nos palais de fruits aigrelets. Dévalant les prairies ceintes de hautes haies, nous entrons dans la petite ville de Saint Etienne de Tinée où nous dormirons au camping municipal.

Mardi 13 juillet 1982 :

Contrairement à nos prévisions la nuit fut fort calme. L'orage nous a épargné. Hier soir, nous avons profité de la proximité d'un endroit civilisé pour nous mijoter un fameux repas : Oeufs battus avec oignons hachés, poivrons verts, corned-beef, anchois aux câpres, saucisses de Francfort, gruyère, le tout sauté dans une demi-livre de beurre et parsemé de rondelles de tomate pour la décoration. Ghislain rouspète, il n'aime pas les tomates. L'air des hauteurs vous fait un appétit monstre et un estomac d'acier. Tout cela passe sans problème, et c'est plein de vitamines.

Comme d'habitude les dernières étoiles s'éteignaient au firmament quand sur la pointe des pieds nous avons quitté le village de toile en longeant les bords de la Tinée. Traversant la route nous sortons de la villette par une petite route asphaltée desservant les modestes faubourgs. Bien qu'il fasse encore assez frais, pas trace de brouillard dans la vallée. Seule une indicible brume dans l'atmosphère estompe les détails du lointain. Le chemin se faufile au milieu de vergers et de jardins semés ça et là de coquettes maisons. L'eau d'un fossé d'irrigation gazouille avant de se perdre dans l'herbe.

Dans un massif de rose un oiseau chante, répondu par un autre, puis par un autre encore. Un vieil homme arrose son potager. La propreté et l'agencement de ses parterres de choux feraient pâlir d'envie plus d'un parc citadin. L'homme nous hèle :
- Hé ! vous, là-bas, avez-vous déjà pris le petit déjeuner
- Oui
- Bon, moi je vous invite au café, ou quelque chose d'autre si vous voulez.

Avec son vieux feutre gris, ses bretelles, ses mains calleuses, sous son air désinvolte je me souviens de ce vieil homme qui ce matin là ouvrait sa porte à deux étrangers. Dans l'affreux monde des villes d'où je viens, faire plaisir par le geste est confondu avec prodigalité comme un vice caché et honteux. Croyant prêcher le droit, nos philosophes prônent l'égoïsme sous des masques d'humilité. Exaltant l'individu ils en sont venus à oublier ses relations avec ses semblables. Vieux bonhomme rugueux, si tous les gars du monde étaient semblables jardiniers...

Les jardins se font prairies. Les vergers bosquets. Un petit chat noir nous suit. Ronronnant et se frottant dans nos jambes avant de nous abandonner miaulant d'un air désolé. Nous descendons un fossé boueux. Montons une forêt marécageuse avant de retrouver les rocailles du sentier qui s'élève parmi la végétation dense. Sur la pente à gauche nous apercevons de temps en temps les hautes herbes broussailleuses de ce qui fut jadis un pré. De touffus bouquets de merisiers surgissent des ruines de fermes, d'étables, aux murs éboulés, envahis d'herbes et de buissons d'églantines.

Les branche basses des merisiers sont lourdes de grappes noires et sucrées ou encore, rouges et aigrelettes. Les chauds rayons du soleil percent le talus jetant par les feuillages des flaques de lumière comme autant de bains de sueur. Dans un dernier effort pour éviter un rocher, le sentier nous jette sur la grand-route que nous quittons aussitôt pour un coupe-feu escaladant la montagne.

La pente monte, terriblement raide. De chaque côté du sentier une haute forêt de conifères nous offre un ombre ténue pendant quelques secondes. Derrière nous, le vide se creuse et un à un les ravins frangeant la vallée principale s'ouvrent sous nos yeux tandis que de lacets en lacets, nous gagnons de l'altitude. Les boucles du sentier s'allongent pour enfin s'étendre tout en long sur le sentier qui s'abaisse doucement en terrain sablonneux vers la station de villégiature d'Auron.

Dans un site montagneux, un village futuriste se blottit. Partout des blocs de béton déguisés en ridicules chalets de montagne se bousculent autour du tarmac quadrillé du parc pour voitures ; Crêperies, pizzerias, supermarchés... Nos semblables ont amené ici leurs fleurs de néon. Ils ne s'y sentiront pas dépaysés.

Franchissant le ravin comblé nous suivons un vieux chemin oublié, esseulés malgré la proximité de la station grouillant de monde. Au-dessus de nos têtes dans la forêt de mélèzes, un câble ronfle et une cabine de téléphérique glisse en sifflant bourrée de touristes rigolards. Passant sous un terminal de télésièges hérissé de fils nous montons d'abord une piste de ski dévalant d'entre les sapins avant de retrouver une piste forestière.

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Malgré la sécheresse, sous les frondaisons la végétation est luxuriante. L'étroit sillon nous ouvre un passage parmi des clairières de campanules ouvrant leurs épis de clochettes bleues à près de deux mètres du sol. Dans le gravier des talus le bouillon blanc balance ses efflorescences jaunes. Sous un sapin, dans la mousse, sourd un filet d'eau claire qui s'étale longuement dans l'ornière avant de se perdre, trace humide dans la poussière.

Tournant au fond d'un ravin abrupt nous franchissons le lit à sec d'un torrent alors que la piste se rétrécit pour devenir étroite sente. La haute futaie de résineux nous entoure. L'air est lourd. De blancs nuages glissent dans le ciel éclipsant le soleil. Imperceptiblement, l'air frémit de grondement assourdis. L'orage qu'on croyait assoupi s'est réveillé. Rien en vue pour y échapper et tout autour de nous, de hauts arbres, lieux chéris pour la foudre. La crête approche, nous y mettons toutes nos forces. Par surcroît, nous perdons le chemin et nous essayons de rejoindre le sommet à travers bois.

Quelques gouttes tombent par-ci, par-là. Secouant les arbres des tourbillons d'air glacé mugissent. Dans l'obscurité de la foret d'éclatantes lueurs de foudre précèdent maintenant les grondements. Atteignant le col nous plongeons en toute hâte vers le hameau qui se trouve tout au fond à plus d'une heure encore. Les premières vagues de pluie nous submergent quand nous apercevons la grange abandonnée que nous n'espérions pas. Courants, cassés sous le poids de nos sacs nous nous y engouffrons pour aussitôt calfeutrer à l'aide de vieilles planches les trous dans les murs.

L'air hurlant se déchire en arrachements de tonnerre. Les arbres de foudre hérissent la montagne sautillant de sommets en sommets. Il fait froid, terriblement froid soudainement. Un peu de foin sec entassé dans un coin nous protègera. Assoupis dans nos sacs de couchage recouverts d'herbe sèche nous ne sentons pas passer le temps. Quand dans un ultime sursaut l'orage gronde une dernière fois, j'ai la tête en feu et je grelotte de fièvre dans des habits trempés de sueur.

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Quittant la grange nous descendons dans l'herbe mouillée. Un arc-en-ciel monte du fond de la vallée et se perd dans le ciel, le colorant en bleu. La terre fume. La piste herbeuse dessine de grands coudes sur les flancs de la montagne tournant doucement dans les combes parsemées de cabanes vermoulues : bergeries en ruines.

Des clochettes tintinnabulent : Un berger guide son troupeau. Au petit hameau de Roya, mes oreilles bourdonnent. Nous décidons de rejoindre notre point de départ Saint Etienne de Tinée par la route. Il nous faut trouver un médecin. Une voiture descendant le chemin caillouteux s'arrête et nous charge. C'est un garde du parc national du Mercantour. Qui va à pied, portant un sac n'est pas vaurien ici. L'entre aide n'est pas mot vain. Il nous propose aussitôt de nous conduire chez un médecin du pays. Comme je doute de l'accueil de ce dernier, à l'improviste, en soirée de surcroît, notre bon samaritain me rétorque d'un air étonné : "Mais pourquoi pas, c'est son métier, non ?"

 

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