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La Grande Traversée des Alpes

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Jeudi 8 juillet 1982 :

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Le ciel nocturne palissait à peine alors que nous avions déjà levé le bivouac. La route sera longue aujourd'hui. Nous montons à travers de frais alpages vers le col de Fromage. Les premiers frissons dans l'air glacial se sont vite estompés dans l'effort de l'escalade. Nous avançons dans une fraîcheur paradisiaque. Déjà, là-haut, à l'est, les sommets flambent dans la lumière infernale qui impitoyablement grimpe le ciel du monde.

D'abord plongés dans l'obscurité les vallées se creusent sous nos yeux baignant dans de larges flaques de brumes effilées. Le monde est à l'envers : Un hélicoptère vole loin plus bas, longeant l'à-pic sous nos pieds. L'ombre bleuâtre frangeant l'horizon se découpe et se hérisse en une mer de majestueux sommets à perte de vue. Des langues de lumière lèchent les versants des monts à l'ouest. Nous émergeons soudain dans la chaude clarté à l'arrivée au Col de Fromage.

La descente vertigineuse plonge dans un paysage grillé de soleil : pas une esquisse d'ombre n'est imaginable. Un seul point d'eau. Je plains silencieusement ceux qui grimperont tout à l'heure sous les canicules. Le village de Ceillac que nous atteignons nous offre un camping et le repos jusque demain matin.

Vendredi 9 juillet 1982 :

Nous quittons Ceillac sans regrets. Ce charmant village est en effet truffé de hordes de touristes bruyants et stéréotypés. Nous ne nous sentons pas chez nous. Le dur raidillon serpente péniblement. Une visite au médecin local a révélé que les douleurs dans ma poitrine étaient les signes d'une sévère rechute de l'infection des voies respiratoires contractée quelques semaines plus tôt. Gavé d'antibiotiques, j'ai repris la route après avoir promis de ne pas commettre d'imprudences...

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Le sentier longe le torrent bondissant de pierres en pierres pour enfin aller se jeter dans la vallée par un fol élan de cent mètres de haut. Suivant l'humeur du lieu, l'onde gazouille ou rugit. Quel bonheur aux haltes de se défaire de ses vêtements poisseux et de s'asperger d'eau glacée. Vers 2.300 mètres d'altitude, la pente se redresse en une vaste étendue vallonnée de sapins longeant de vertigineuses parois rocheuses. Nous longeons un petit lac aux eaux glauques, perdons une centaine de mètres pour remonter ensuite par une ancienne piste de ski et atteindre le lac Ste Anne et la petite chapelle solitaire. Le soleil déjà haut scintille dans les eaux bleu laiteux, véritable tâche de vie colorée dans ces univers de rocs que rien n'égaie.

Grimpant les rochers, nous atteignons la pitié d'un pauvre gazon d'altitude. Après nous être abreuvé à une source marécageuse, nous attaquons la montée du col Girardin ( 2.700 mètres) parmi un pierrier désertique. Nous dévalons bientôt vers un cirque glaciaire pour y passer l'après-midi à l'ombre de formidables blocs erratiques jadis charriés par la glace.

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Vers les quatre heures, profitant du passage de quelques nuages voilant le soleil, nous entamons la descente dans la vallée de la haute Ubaye. Le paysage austère, aride, nous ouvre un sentier sauvage, rampant au flanc d'une haute barre rocheuse surplombant le vide. L'endroit est impressionnant, vertigineux. Le vertige et la peur me tordent les tripes tandis que les cailloux de l'étroit passage glissent sous mes pieds. On se tord les chevilles dans une descente rocailleuse s'ouvrant parmi les genévriers jusqu'à atteindre une petite route traversant d'abord un hameau moribond avant d'accompagner le cours de l'Ubaye.

Nous camperons parmi les rochers sur la berge du torrent qui a donné son nom à cette vallée.

Samedi 10 juillet 1982 :

Photo de la Grande Traversée des Alpes

L'aurore décrassait la grisaille de la haute vallée lorsque nous avons levé le camp. Nous descendons une petite route vers Saint Paul sur Ubaye. La vallée, très profonde et étroite nous enserre de ses versants escarpés où béent de sombres cavernes insondables. En contrebas, l'Ubaye murmure de cascadelles en cascadelles.
Des troupeaux de moutons broutent l'herbe sèche des talus brûlés tandis que près du torrent des marmottes s'ébattent sous l'oeil perçant d'oiseaux de proie tournant dans les hauteurs.

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Nous quittons la route principale pour franchir le pont du Châtelet, arche de pierre jetée à 100 mètres par-dessus le précipice. Nous montons vers le hameau de Fouillouze ou le chemin s'arrête pour reprendre en piste, puis en sentier. Tout est mort, desséché, brûlé. Même l'herbe a des relents de cendre. Les maigres troupeaux de brebis errent machinalement à la recherche d'une verdure impossible.

La neige n'est pas tombée cet hiver et les rares précipitations n'ont pu abreuver la terre. S'il ne pleut pas dans les jours qui suivent les troupeaux seront décimés disent les bergers.

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Quelques ânes efflanqués tournent en rond cherchant désespérément les chardons poussiéreux. Prenant toujours de l'altitude, nous franchissons le col du Vallonet, identifions le lac du même nom sous forme d'une vaste étendue de boue durcie et craquelée. Nous nous blottissons au creux de hauts rochers nous protégeant ainsi des ardeurs du soleil. Dans une infractuosité, une petite étoile, minuscule touffe de poils blancs se blottit à l'ombre de son enfer minéral : une edelweiss .

Les sources sont à sec. L'eau tant désirée manque. Il nous faut la chercher inlassablement. Nous titubons de rochers en rochers, sur un pierrier interminable avant de gravir la pente brûlée menant à un fort détruit. Toujours pas d'eau ! Nous franchissons le col de Malle Mort 2.560 mètres pour redescendre vers Larche à la moitié de notre périple.

La descente est abrupte et glissante. Nous manquons de nous rompre les os. Rien n'est plus traître que l'herbe des alpages. Même sèche elle peut se montrer aussi glissante que savon. Les hautes broussailles nous cachent les trous de marmottes, véritables pièges à pieds fracturés. Nous atteignons le fond de la vallée 1.675 mètres et plantons la tente sur un terrain vague en contrebas du poste de douane franco-italien.

Le petit café restaurant est bien accueillant et nous y retrouvons un randonneur dépassé peu avant sur le sentier. Devant l'apéritif, les paysages défilent, les souvenirs remontent : pénibles ou joyeux. Quelques verres encore et la fatigue disparaît. La solitude des voyages ouvre à la fraternité. Invités au repas par ce compagnon, nous terminons la soirée à force pousse-café avant de rentrer nous coucher fort éméchés.

Salut à toi, ami des grands chemins ! Puisses-tu souvent rencontrer la joie qui régnait autour de cette table au bout de la nuit des montagnes.

Dimanche 11 juillet 1982

Une légère brume s'élève des berges du torrent. Dans la haie jouxtant le chemin des toiles d'araignées trempées de rosée lancent de brillants cheveux d'anges parmi les feuillages. Des gouttelettes irisées tremblent à l'extrémité de chaque brin d'herbe. Les respirations fument tandis que nous cheminons à travers les prés de la vallée.

Premiers levés, nous avons quitté le bivouac de Larche un peu avant le lever du soleil. Derrière nous les 5 ou 6 maisons du hameau serrées autour de la longue route droite s'estompent dans le brouillard. La toile de tente détrempée plombe lourdement les épaules. Dans la forte humidité atmosphérique nous transpirons abondamment. La journée sera une fois de plus très dure : Surtout après les excès gastronomiques de la nuit passée.

Quittant la rivière, un chemin empierré s'élève vers la gauche en direction d'une forêt de mélèzes, traversant ça et là de vastes clairières aux herbes jaunies. Une source jaillit dans le fossé. Nous profitons d'une halte pour nous savonner copieusement et retrouver un peu de fraîcheur. Quittant le couvert, le chemin s'ouvre bientôt sur une vaste combe herbeuse parcourue par les méandres d'un cours d'eau peu profond. Quelques moutons paissent le long des rives.

Un panneau indique le début du parc national du Mercantour : A partir d'ici, la nature redevient souveraine : Plus de béton, de téléski, plus de vandales ni de chasseurs. On y vient pour aimer, plus pour tuer. Un vaste emplacement empierré révèle déjà les dizaines de voitures des visiteurs. Les moteurs ne peuvent aller plus loin. Bâton, ou piolet à la main, de nombreux promeneurs matinaux s'engagent sur le sentier de terre battue qui remonte la vallée en frôlant les méandres du ruisseau.

Le soleil s'est levé, nous nous arrêtons sur une plage de cailloux où la toile de tente déployée sèche rapidement les dernières traces d'humidité de la nuit passée. Une nuée de moustiques tournoie au-dessus des marais où la grève s'enfonce. Les taons nous assaillent de leurs douloureuses piqûres. Le sentier s'élève doucement sur le flanc droit de la vallée, parfois coupé par de larges glissements du terrain argileux. Insensiblement, le cours d'eau s'éloigne bien en dessous de nous. De nombreuses sources jaillissent du talus offrant une eau si pure qu'on la boirait rien qu'avec les yeux.

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Atteignant le bout de la combe, le sentier se cabre brutalement et grimpe raide à travers les éboulis avant d'atteindre un grand lac à l'eau glauque et peu profonde. La plupart des promeneurs s'arrêtent ici afin de pic niquer sur les rives. Nous dépassons quelque peu le plan d'eau pour nous installer à notre tour dans l'herbe et casser la croûte, les pieds meurtris trempant dans l'eau délicieusement glacée. Pas un coin d'ombre en vue ! Pas d'abri ! Nous allons bientôt reprendre la marche.

Malgré tout, nous avons acquis une certaine accoutumance aux rayons solaires et à présent la peau nue de notre dos résiste parfaitement aux hautes altitudes, sans plus aucune protection de crème ou autres onguents inconfortables. D'imposants rochers calcaires nous barrent le chemin. Nous les grimpons un après l'autre.

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Laissant de côté quelques petits tas de neige miraculeusement conservés dans ce four, nous longeons des lacs quasiment asséchés avant de nous engager dans un étroit défilé sombre qui s'évase soudain au fond d'un vaste cirque. Les falaises noirâtres d'un petit lac stagnent au centre. De longs pierriers grimpent les rochers qui nous entourent. Tournant dans le sens des aiguilles d'une montre, notre sentier s'engage dans la falaise et s'élève à flanc des éboulis en une large boucle jusqu'au col quelques trois cents mètres plus haut.

Nous nous reposons quelques instants à l'ombre d'un gros roc perché en équilibre instable sur la crête. Derrière nous, les sommets bleutés des Alpes moutonnent à perte de vue. A nos pieds un précipice s'ouvre qu'il nous va falloir descendre. Le sentier s'y engage par un étroit passage rocheux et descend en lacets serrés taillés dans le roc jusqu'à la verticale. Plus haut, une gigantesque muraille noire semée de tours de pierres entassées. Le moindre souffle de vent décroche des cailloux qui sifflent à nos oreilles. De temps à autre, un grondement atténué témoigne d'un éboulement plus important.

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La descente n'est pas du gâteau ! Le moindre fragment de rocher nous atteignant d'une telle hauteur sera mortel. Loin en contrebas, le raidillon atterrit dans un immense alpage enserré de tous côtés par les monts. Deux petits lacs bleus miroitent dans cette trompeuse plaine semée de cratères. Des tranchées abruptes et larges creusées par les nombreux torrents découpent le paysage. Nous envisageons de camper au fond de cette étrange plaine. Bien que pénible, la descente nous amène lentement sains et saufs dans ce qui vu de haut nous paraissait une prairie doucement ondulée. En réalité, la pauvre herbe qui recouvre le chaos de larges cratères est aussi piquante que des fils d'aciers.

Les torrents vastes entailles blanches, ne roulent que des cailloux arides. Un pauvre filet d'eau s'échappant d'un des lacs est rapidement avalé par la terre avide. Au fond de ce paysage, un fossé bordé de neige terreuse bave un filet de boue ; Absolument impossible à boire ! Espoirs déçus, faute d'eau nous ne pourrons rester ici. Nous nous réfugions une heure dans l'ombre noire d'une cabane de berger avant de grimper vers un ancien fortin qui protégeait Dieu sait quoi ?

Epuisé, je m'allonge quelques instants sur la crête séparant ces deux vallées. Ghislain a disparu dans le fortin et explore les profondeurs avant de ressurgir de l'autre côté d'un rocher. Au-dessus, dans le ciel, quelques choucas tournent lentement, montant et descendant sans bouger l'aile, au gré des courants d'air chaud.

Un bruit de clochettes attire notre attention. Près d'une source, un berger surveille son troupeau. Celui-ci vient des Bouches du Rhône, à 150 kilomètres d'ici. Depuis plus de quarante ans, il monte au printemps et redescend l'été passé. Maintenant la transhumance s'effectue sur des camions. Il nous raconte celles d'avant, quand les troupeaux remontaient la Durance en longues files blanches qui n'en finissaient pas. Les bergers sont intarissables, comme s'ils voulaient rattraper le temps perdu de leurs longues solitudes. Celui-ci me demandait d'où je venais, mon métier, s'il avait neigé en Savoie, quelle espèce de chiens gardaient les moutons dans le Nord. Il nous contait les pierres de sa montagne, la soif du troupeau, la misère du vent sec.

 

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