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La Grande Traversée des Alpes

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Vendredi 2 juillet 1982 :

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Passant sous le viaduc de l'autoroute du Mont Fréjus, nous entrons dans les bois.

Cette année, nous sommes deux à continuer le périple à travers les Alpes : Mon fils Ghislain et moi-même. Un périple qui nous a mené l'an passé du lac Léman à la ville de Modane par rocs et neiges, montagnes et vallées. Un compagnon de cordée reste derrière nous : Arlette pour des raisons de santé n'a pu nous accompagner dans notre tentative de rejoindre la mer Méditerranée dont nous séparent encore bien des jours de sueur et de peine.

Nous avons quitté Liège depuis deux jours déjà. En voiture cette fois ! Nous avons perdu le goût et la foi dans les moyens de transports ferroviaires capricieux et toujours très chers.

Le sentier grimpe raide, mal ou pas du tout balisé. Malgré les conseils prodigués dans la vallée pour rejoindre notre première étape ( Le Chamaix ) par la route, j'ai voulu en faire à ma tête et suivre les indications des cartes et topo-guides. Bien mal m'en a pris. Divers travaux et éboulements ont profondément modifié la géographie du lieu. Nous nous égarons rapidement. Nous avançons tant bien que mal à la boussole dans une carte depuis longtemps périmée.

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Le temps est orageux. De lourds nuages roulent dans le ciel tandis que le tonnerre gronde. De mauvaise humeur, fatigués par le voyage, nous ne sommes pas encore accoutumés à l'altitude, ni aux poids des sacs dont les courroies meurtrissent les épaules. A plusieurs reprises nous devons rebrousser chemin ou grimper à travers les broussailles épineuses qui nous mettent la peau à sang. Pourvu que l'orage n'éclate pas maintenant ! Depuis la vallée, pas un mètre carré où monter la tente. Nous dévalons vers un torrent que nous franchissons et sur ses berges nous dénichons les quelques pieds de terrain plat où nous pourrons enfin monter notre abri.

Impossible de ficher les sardines en aluminium dans la rocaille. Tant pis ! La toile et les haubans seront immobilisés sous des cailloux... En espérant que les grands vents ne nous surprendrons pas. L'installation à peine terminée, les premières gouttes tombent. Heureux malgré un cassoulet froid vite avalé à même la boîte de conserve nous nous couchons au sec dans l'exéguité de la canadienne. Nous fermons les yeux dans l'obscurité naissante bercés par le murmure du ruisseau et le tambourrinnement des gouttes sur la toile.

Samedi 3 juillet 1982 :

Le vent a chassé les nuages. A travers les branches d'un sapin, le soleil plaque des taches de lumière dans les sous-bois. Un filet de vapeur diaphane s'élève au-dessus des parois de la tente qui séche. Nous ne nous s'éterniserons pas car les moustiques sont à la fête. Nous participons au festin, mais comme amuse-gueule.

D'abord une solide jatte de café ! Dans nos lieux civilisés, cette affreuse mixture de café soluble est un pis allez pour gens pressés... Ici dans le froid du petit jour, je ne connais guère de moment plus exquis que celui où quignon de pain et chocolat en main, on déguste lentement un bol de café brûlant. Vivant au milieu de complexes mélanges de saveurs et de sentiments, l'homme contemporain perd le goût des valeurs simples.

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Sacs rangés, nous grimpons le coteau pour bientôt atteindre la station de ski d'hiver du Charmaix. Un indigène m'assure qu'il n'y a eu aucun bombardement... les promoteurs sont juste en train de réaligner des pistes de ski. Une petite route empierrée surmontant le ruisseau des Herbiers nous accompagne jusqu'à la côte 2000 ( mètres ) où elle nous quitte tandis que nous montons dans les alpages. Le temps, bien qu'ensoleillé est frais, très agréable. Un peu inquiétant quand même : Pas une herbe ne bouge !

Derrière nous, dans les vallées, des lambeaux de brume s'enroulent dans les forêts d'épicéas tandis qu'à l'ouest une barre nuageuse monte dans le ciel. Je n'aime pas l'orage. Dans les plaines, il ravage. Sur les cimes, il tue. Mais nous n'avons pas le choix, il faut continuer. Quand les premières rafales de pluie cinglent nos jambes nues, nous parvenons au col de la Vallée Etroite, limite de département entre Savoie et Hautes Alpes. Jadis, territoire italien, ces portions de terrains tourmentés furent annexées par la France lors de la guerre 40/45. Elle s'ouvre sur la vallée de Bardonnecia, en direction de Turin. Les quelques personnes que nous y croisons parlent italien.

L'orage n'a pas vraiment éclaté. Il nous a simplement délégué quelques arrières gardes de pluie. Ponchos plaqués au corps, nous frôlons la haute vallée, évitons le refuge du club alpin et à travers la forêt de hauts pins, nous montons vers le plateau des Thures où nous espérons bivouaquer ce soir. L'endroit parait fort agréable : Une immense prairie d'altitude surplombe la vallée de Nevache. Un ruisselet d'eau claire serpente dans la courte herbe sèche. Il nous fournira boisson et baignoire. Nous passerons la nuit sur sa rive.

Dimanche 4 juillet 1982 :

La nuit fut très calme. La toile est sèche. Pas une goutte de rosée ! Le vent est très froid ici à 2100 mètres. Le soleil n'y fait que de brèves apparitions sporadiques entre les lourds cumulus qui courent d'horizon à horizon. J'espère qu'il ne pleuvra pas.

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Vite démonter, vite déjeuner et nous descendons vers la Chapelle des Ames dans la vallée de Nevache. La montagne est vivement colorée. Le vert sombre des conifères tranche sur l'ocre des éboulis. De hautes fées s'élancent parmi les pins. Les fées sont de très allongés rocs pointus, aiguilles de pierre coiffées d'un rocher qui les protègent de l'érosion. Elles se dressent majestueusement sur les flancs de certaines montagnes. Leur matière, friable très souvent, a provisoirement vaincu le temps.

La piste descend d'abord en lacets serrés, puis en pente douce. Un berger nous croise halant un attelage de chevaux de bât lourdement chargés de caisses et diverses bonbonnes de gaz butane. La pente et le chargement sont tels que les bêtes s'arrêtent sans cesse, renâclent puis repartent pour quelques dizaines de mètres. Ils gagnent les alpages où ils passeront l'été parmi les troupeaux de moutons qui les y attendent déjà.

Quittant les conifères, le sentier débouche dans l'herbe haute de la vallée. Les prés d'herbe maigre clôturés par des murs de galets, sont jonchés de tas de caillasse patiemment récoltée par les paysans au cours des siècles. Chaque centimètre carré de verdure a coûté son lot de sueur. A présent, les domaines durement conquis sur la montagne retournent aux broussailles dont ils sont issus. La région n'a pas été épargnée par l'exode : 2000 habitants au 18 ème siècle, à peine 500 maintenant, la plupart vivotant des stations de ski d'hiver.

Ravitaillement effectué au petit village, nous descendons la vallée par un petit chemin de traverse peuplé de lézards gris. Le jour est torride et quand nous atteignons le hameau de Plampinet sur les rives de la Clarée, les aulnes au bord des eaux écumantes nous sont havres bien aimables pour y dévorer notre pain. Mais la journée s'avance. Notre but, la Méditerranée est tellement éloigné qu'aucun repos ne doit nous arrêter. Il nous faudra repartir sans cesse.

La montée vers les chalets des Acles s'effectue péniblement sous un soleil de plomb. Pas un arbrisseau en vue, l'air est brasier et la sueur dégouline sur nos torses nus. Les sacs à dos, grotesques éponges, irritent nos épaules et collent aux reins. Les visages, les jambes cuisent. Au grand dégoût de Ghislain et de moi-même, il nous faut nous enduire de crème d'altitude, grasse lotion solaire destinée à nous protéger un peu des rayons ici si violents. L'eau nous inquiète. Nous sommes à peine à mi montée et déjà les gourdes ne recèlent plus qu'un filet de tiède liquide poisseux. Les sources indiquées sur les cartes sont taries. Un ancien fortin perché sur l'à-pic nous baigne quelques moments dans la fraîcheur d'une ombre noire. Mais faute d'eau, il faut repartir.

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Les broussailles ont fait place à une forêt de résineux d'où la verdure a depuis longtemps disparu. A perte de vue, les souches noircies sèment les cailloux blanchis. L'air pue le feu, la résine et le bois chauffé. Les pieds meurtris souffrent le martyre. Dans les grosses chaussures, la laine des bas se détrempe dans la transpiration. Enfin la piste débouche sur une clairière herbeuse. En contrebas de deux chalets, un large ruisseau peu profond glisse rapidement sur un lit de cailloux gris. Que le chant de l'eau est harmonieux ! Un habitant nous convie à prendre une tasse de café et pour quelques heures, le monde se rachète de tous les mauvais jours. Le temps coule lentement, délicieusement. A l'ombre d'un aulne, à moitié nus, les pieds dans l'onde et le restant vautré sur la mousse nous regardons nos vêtements sécher dans les branches d'un buisson.

Vers les 6 heures, profitant de l'ombre naissante, nous faisons route vers les sommets pour atteindre le col de Dormillouse à 2.450 mètres. Nous camperons ici dans les pentes parsemées de profonds cratères, les dolines, paysage typique des terrains calcaires.

C'est dans un cadre lunaire, sous un vent violent que nous installerons la toile.

Lundi 5 juillet 1982 :

Au réveil le vent est tombé. L'ombre de la montagne glaciale écrase les reliefs. Un peu de neige fondue dans la casserole, et le café fume. Du col de la Lauze, nous descendons vers Montgenevre, station de ski à cheval sur la frontière franco-italienne. Au passage, les brumes s'élèvent découvrant un éblouissant panorama sur le massif des Ecrins clouté d'une couronne de glaciers.

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Au fur et à mesure de la journée, le ciel s'enflamme. Rien ne bouge ! Un troupeau de brebis se serre dans l'ombre maigre de quelques arbres décharnés. Nous traversons rapidement la station de ski aussi sinistre maintenant que ses soeurs des Alpes du nord. En été, tarmac et béton, chancres plantés sur le chemin des cimes. Nous longeons au passage le ruisselet de la source de la Durance. Comment un infâme égout deviendra t'il le majestueux torrent de Provence ?
La forêt se fait dense et dans son ombre bienfaisante, ampoules aux pieds, nous descendons clopin-clopant vers Briançon où nous passerons la nuit au camping municipal du bord de l'eau.

Mardi 6 juillet 1982 :

Levés avec l'aube, nous prenons le départ vers 6h30 parmi les faubourgs endormis. Vu la chaleur, nous avons décidé dorénavant de partir de bon matin pour passer le temps de la fournaise à l'ombre et repartir au soleil couchant. A mi-pente de la colline me parvient une odeur fétide. En face, juste en dessous des fortifications ancestrales une imposante décharge d'immondices se consume. Paradoxe de notre société, la majesté du passé et le confort dégradant du progrès !

La route est longue vers le chalet des Ayes, longue et embrouillée aussi et à plusieurs reprises nous nous égarons, perdant ainsi un temps précieux sur la boule de feu qui monte inexorablement sur le Zénith. Nous progressons péniblement entre les églantiers fleuris. Atteignant le hameau des Ayes, nous le dépassons pour nous glisser sous les buissons épars. Nous attendrons la fin des chaleurs sur les berges d'un petit torrent à l'ombre de quelques arbustes.

L'après midi s'écoule. Nous somnolons. Au-dessus d'un pic, des nuées tourbillonnent. Je crains l'orage. Les caleçons et les chaussettes lessivées tout à l'heure s'agitent dans les broussailles. Nous devrons trouver un endroit pour camper avant la pluie. Le soleil malgré tout flambe toujours bien haut. Nous avons repris le sentier. Le sang de la migraine me cogne aux tempes, et bien sûr les aspirines sont absentes de la pharmacie de secours.

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La sente grimpe, progressant d'un bouquet de pins à une lande pentue couverte de rhododendrons. Depuis longtemps le ruisseau a disparu ainsi que nos provisions d'eau. La bouche crayeuse nous marchons comme des zombies. Les mots eau, fraîcheur, prennent une dimension nouvelle, idée lancinante tandis que nous franchissons talus après talus, rochers après rochers, horizons après horizons. Devant nous parait un plateau herbeux, et aussitôt au détour d'un accident de terrain, un ruisseau scintille au plus profond de l'herbe et se perd dans un marais.

Couchés à même le sol, le visage enfoui dans l'onde glacée, nous buvons à longs traits avant de basculer repus dans l'herbe grasse. L'après midi est maintenant bien avancée. Nous profitons de la fraîcheur vespérale pour gravir le col des Ayes noyé dans la neige à la côte 2.460 pour redescendre un peu en contrebas. Un coin de pelouse rase au bord du torrent nous fournira couchage pour cette nuit.

Mercredi 7 juillet 1982 :

Photo de la Grande Traversée des Alpes

L'air est froid. Toujours aucune trace de rosée ! Les pastels de l'aurore s'étalent à grands coups de pinceau sur les hautes falaises rocheuses qui nous entourent. Déboulant d'abord d'alpages en alpages, nos pas nous amènent bientôt sur un chemin forestier traversant une étendue de mélèzes. Parfois le chemin s'interrompt brutalement sur les profondeurs du gouffre, emporté par une avalanche. La montagne en colère a lancé dans la forêt de longues trouées de pierres, sillons rectilignes, rocs dantesques broyant les troncs comme bois d'allumette.

Nous ravitaillons au hameau de Brunissart qui s'éveille. Nous poursuivons la descente plein sud. Faisant halte au bord d'une route nationale, les fesses plantées dans le trèfle du talus, nous entamons une orgie de lait et de corn flakes sous le regard poissonneux des automobilistes filant à bord de leurs beaux véhicules. Ce qu'ils ont l'air de s'emm... !

Longeant le flanc du coteau nous passons de hameaux en hameaux. Les Vieux nous accueillent gentiment. Descendre à nouveau des sentiers abandonnés, nous ramènent dans leur monde de jadis, dans leur monde à eux. Presque plus personne ne fréquente cette montagne abandonnée. Les enfants partis depuis longtemps reviennent parfois aux périodes de vacances, amenant leurs propres enfants, ils vivent alors quelques semaines dans les fermes en ruine et repartent vers les villes laissant là les vieux accrochés à la Terre pauvre. Mais plus personne ne va là-haut, loin des stations estivales ou des sports d'hiver.

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Le sentier remonte à flanc de colline dans le brasier naissant. Evite un superbe lac aux rives marécageuses couvertes de blanches linaigrettes, puis par une raide sente, la sente plonge à grand renfort de lacets vers le village de Château Queyras. Nous passons au pied du vieux château fort planté sur le roc dominant le torrent. Sur ces rives, nous passerons les heures chaudes dans l'ombre ténue des Aulnes.

18 heures : Le soleil rougit les sommets. Nous quittons l'abri précaire et entamons la montée vers le sud. Malgré l'heure avancée les rayons nous brûlent la face. Nous avançons, la sueur ruisselant dans les yeux. D'abord raide, en terrain découvert, la montée nous accorde bientôt la grâce d'une haute forêt de mélèzes qui atténueront le four solaire. L'eau manque très vite malgré la proximité du ruisseau qui suivant mes cartes prendrait source près de bergeries : Risque de pollution !

La piste se fait sentier, puis trace à travers de vastes marais insalubres où stagne une eau huileuse. Les taons sont de la partie et piquent à qui mieux. La soirée s'avance avec notre fatigue. Je me refuse pourtant à m'arrêter dans ce terrain spongieux générateur de fièvres. Après avoir sauté un verrou glaciaire, notre chemin s'enfonce dans une sombre gorge étroite et profonde aux parois couvertes de sphaignes d'où sourdent des filets d'eau claire. La tranchée s'évase soudain sur un replat de terrain gazonné où serpente un ruisselet.

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Le temps de monter le campement, d'allumer le feu de camp, la nuit s'installe tandis que dans le ciel bleu glacé des cimes, les étoiles s'allument une à une.

 

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