Retour Page 1 de la Grande Traversée des Alpes

 

La Grande Traversée des Alpes

Flèche page précédente Flèche page suivante

page 3

 

Cliquer sur les photos pour les agrandir

16 juillet :

Quand nous ouvrons les yeux, le soleil est déjà bien haut dans le ciel et les Hollandais, sans nous réveiller, ont pris le départ depuis longtemps.

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Un brin de toilette à la source voisine, une rapide collation et nous partons à notre tour vers le col de Bresson à 2.473 mètres d'altitude. Nous progressons parmi les neiges que le soleil caché par les hauts pics, n'a pas encore eu le temps de ramollir. L'ascension est agréable et aisée. Nous franchissons nombres de torrents plus ou moins larges, passant parfois un gué, sautant de cailloux en cailloux. Autour de nous, d'énormes monolithes noirâtres hérissent la montagne. A première vue, certains n'apparaissent guère plus élevés qu'une simple habitation, mais la perspective est trompeuse dans ce désert minéral et ils se révèlent bientôt des géants de centaines de mètres.

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Nous grimpons très vite. Les muscles se sont affirmés depuis notre départ, il y a deux semaines. La respiration s'est adaptée, les efforts deviennent moins pénibles et notre état physique s'améliore de jour en jour loin des nuisances de la civilisation.Le repas de pain sec et de fromage arrosé d'eau bue à même le rocher est régal lorsque au début d'après-midi, nous atteignons le col de Bresson. La vue se dégage. Nous surplombons un cirque où d'énormes blocs erratiques se chevauchent à l'infini.

 

Photo de la Grande Traversée des Alpes

D'innombrables fleurs tendrement colorées nichent entre les rochers épars. Les sommets bleuissent dans un horizon noyé par une étrange pénombre lumineuse. A travers prairies où graminées et marguerites se disputent dans un foisonnement, nous descendons vers la vallée de l'Isère. Bellentre est atteint vers 19 heures. Nous y installerons le camp sur les rives de la rivière roulant des eaux laiteuses de fonte de neige.

17 juillet :

Nous avons décidé de nous octroyer un peu de repos. Nous ne prendrons donc le départ qu'en début d'après-midi: une courte étape jusqu'à Nancroix aux portes du parc national de la Vanoise. La chaleur est torride. Les moustiques s'en donnent à coeur joie : Mauvais signe !

Nous grimpons lentement dans la montagne à travers la foret de feuillus. En chemin, nous découvrons des massifs de cerisiers sauvages et nous nous régalons de leurs fruits aigrelets, très appréciés dans la canicule. Absorbés par notre gourmandise, nous nous écartons insensiblement de la bonne direction et la journée est bien avancée quand nous découvrons notre erreur. Trop tard pour rebrousser chemin. Nous risquerions d'être pris par la nuit et depuis très longtemps, je n'ai vu de clairière pour monter la tente. Nous traversons la forêt à la boussole sous la menace de l'orage maintenant très présent. Il éclatera à notre arrivée à Nancroix et c'est au pas de course que nous entrons dans le camping local pour y monter la tente sous l'averse.

18 juillet :

Impossible de repartir aujourd'hui : Il pleut à verse. Je préfère attendre l'amélioration du temps. Peut-être cet après-midi ?

Il a plu toute la journée et ce qui me parait inquiétant quand une bourrasque déchire les tourbillons de la nuée, j'aperçois les sapins des sommets avoisinants se poudrer de blanc. Il neige là-haut!

La journée est pénible. Nous ne sommes plus habitués au charivari des vacanciers terriens. Les transistors hurlent. Nous n'avons pu monter notre édifice de frêle toile avant qu'il ne se mouille. Pour ajouter à nos malheurs, une rigole s'est formée sur la pente et se fraie un chemin sous le tapis de sol. Nous devons nous réfugier ailleurs. Le seul endroit sec du camp est un petit pavillon en bois à deux étages, envahi par la jeunesse. Des tables de ping-pong... Et toc, et toc, et toc... en fin de journée je suis disposé à mordre la première balle qui passera à. La nuit tout aussi pénible est ponctuée des mêmes claquements jusqu'aux petites heures du matin. Vive le camping et vivement le retour à la haute montagne !

19 juillet :

La pluie tombe toujours, bien que sous forme de crachin. Les sommets lorsque les nuages les découvrent sont blancs. Je ne crois pas pouvoir survivre à une autre nuit de ping-pong et nous décidons de prendre la route.

Grimpant sur les flancs du Mont Pourri, nous passons bientôt les bornes du parc national de la Vanoise pour atteindre rapidement les premières neiges fraîches. Des troupeaux de vaches et de chèvres redescendent, cavalant parmi les fourrés, poussés par le froid. Les bergers de méchante humeur suivent. Nous croisons une cordée qui vient du refuge du col du Palet. Les nouvelles ne sont pas bonnes. La haut, déjà 20 à 30 centimètres de neige et un brouillard à couper au couteau. Plus de signes pour guider notre chemin, plus de balises. Nous pourrons néanmoins remonter les traces de leurs pieds et nous sommes informés de l'ouverture du refuge, guère plus qu'un assemblage de pierres et de tôles, néanmoins nous y serons au sec et en sécurité.

Photo de la Grande Traversée des Alpes

A mesure de notre avance, la neige tombe toujours plus drue. L'horizon s'évanouit à quelques centaines de mètres au mieux. Quelques heures encore et les traces de pas que nous suivions ont disparu. Nous avançons avec carte et boussole. Franchissant quelques torrents glacés grondant sous des ponts de neige, nous cheminons de lacs gelés en lacs gelés, nos meilleurs repères topographiques. Pas le moindre abri en vue et toujours la chute lancinante des épais flocons. Nous grelottons sous nos ponchos. La neige s'introduit dans nos chaussures. Nous ne pouvons nous arrêter. La situation devient critique, sinon tragique. Le brouillard s'épaissit. A présent la visibilité est de quelques mètres. Pataugeant jusqu'à la taille dans les congères que le vent violent accumule, nous avançons à l'estime... à l'espoir surtout !

L'épaisseur moyenne atteint le demi-mètre. Je m'inquiète sérieusement sans oser m'en ouvrir à mes deux compagnons. Sous ce blizzard, dans cette purée de neige, nous pourrons très bien passer à quelques dizaines de mètres du refuge sans l'apercevoir. Bien que notre équipement nous permette de monter la tente dans cet environnement, je ne m'y résoudrais pas de bon coeur. Si la neige continue à tomber, nous risquons d'être ensevelis vivants pendant la nuit.

Soudain, le miracle inespéré. La boussole, et surtout la chance nous ont amenés en plein sur le refuge que nous atteindrons titubants, épuisés et grelottants.

20 juillet :

Il ne neige plus. Par contre, la visibilité est nulle, un épais brouillard noie l'environnement. Partir dans ces conditions, à l'aveuglette, sans repères ni traces serait un suicide. La neige épaisse recouvre tous les accidents du terrain. Nous demeurons à 4 dans le refuge abandonné avant la tempête par le gardien et son épouse : Notre trio ainsi qu'un randonneur allemand d'une soixantaine d'années. Ce matin, le couple de Français et les deux Hollandaises ont préféré rebrousser chemin vers Nancroy plutôt que de risquer la descente vers Tigne et Val d'Isère.

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Nous attendrons jusqu'à midi. Dans des temps plus cléments, la traversée serait sans problème et courte. Mais nous n'avons plus d'aliments en suffisance et je crains que le mauvais temps sévisse plusieurs jours. Nous souffrirons de la faim et vu les rigueurs du climat et les difficultés de progression, nous aurons besoin de toutes les calories alimentaires. Les provisions de bois à brûler du refuge sont épuisées. Je décide de tenter la descente à la boussole. Pour ce faire, je grave dans ma mémoire les détails de la carte à grande échelle du refuge et nous chargeons nos sacs.

L'Allemand nous demande de se joindre à nous. Plus nous serons, moins l'entreprise sera dangereuse. De telles choses, ne se refusent évidemment pas ici, dans les conditions que nous connaissons pour l'instant.

Bizarre bonhomme que celui-là : Ce matin, je l'ai trouvé seul, en short, dans la neige derrière le refuge, torse nu, il s'aspergeait à grande eau à la source gelée, sous un vent de glace ! Il voyage avec un équipement des plus rudimentaires. Pour tous vêtements : Des souliers, un short, une chemise, une combinaison en fin plastique déchiré. La volonté de cet homme est surprenante et tout déguenillé avec sa barbe de quinze jours, ses silences de fin du monde et ses étonnantes formules de politesse d'un temps passé. Il m'inspire le respect. Nous ne saurons jamais bien grand chose de lui, ni d'où il venait, ni où il allait. Ce compagnon d'un jour était un bonhomme énigmatique, hors de l'ordinaire. Bien, que, hier soir, lorsque le vent hurlait au dehors, il me parla en quelques mots d'évènements similaires qu'il avait vécu. Pas grand chose, comme pour s'excuser, il m'avoua que pendant la guerre 40/45, il avait servi en tant qu'officier SS dans les troupes de combat en Norvège... piégé par les belles paroles d'un fou, me dit-il... il avait été surpris par la résistance acharnée d'un peuple qu'il croyait venir délivrer... il ne m'en dit guère plus... Il semblait surgir d'un autre temps ! Mais, quand on fréquente la montagne de très près, le fantastique ne se mêle t'il pas au quotidien ?

Photo de la Grande Traversée des Alpes

En quelques pas, nous laissons le refuge sombrer dans la brume. Même nos voix sont assourdies dans les fumées qui se tordent autour de nous. Nous grimpons, guidés par l'aiguille vacillante de la boussole au creux de ma main. D'abord trouver le col, le bon, sinon ! De là, il nous suffira de piquer résolument vers le sud-ouest en traçant notre chemin dans la neige et en évitant rochers et pièges cachés.

Nous tâtonnons à l'aveuglette ? Surprise ! Serait-ce le frêle courage de l'aiguille aimantée qui se tend vers le nord ? Aurions nous déjà perdu tout sens de l'orientation ? Les regards silencieux se tournent vers moi. J'ai pris la direction du groupe et ne me sens plus tellement capable d'assumer ma mission. J'hésite, faire demi-tour et risquer de rester bloqué longtemps dans le refuge serait le plus sage, mais... Si j'avais au moins un altimètre, je pourrais enfin estimer notre position. Enfin, je fonce cap sud-est. Nous trébuchons sur la pente raide. La carte ne montrait pourtant pas de falaise importante, mais sommes-nous toujours sur la bonne voie ? Parfois une glissade amène l'un de nous sens dessus dessous au milieu du groupe.

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Après une heure de marche vers la vallée, le brouillard disparaît soudain comme par enchantement. Il découvre un paysage tracé au fusain. Le noir des falaises dessine des arabesques sur la page de neige. Nous n'avons presque pas dévié de notre route et nous pointons droit vers l'affreux village de Tigne que nous voyons plus bas.

Quelle tristesse que ces stations de skis vues en été. Les remonte-pente mécaniques et les forêts de télésièges griffent la montagne. A la place des coquets villages savoyards, s'érigent d'affreux buildings mi-planches, mi-bétons, déguisés absurdement en monstrueux chalets. Le gravier des cours de tennis déserts, se mêle au béton des boutiques abandonnées. Des affiches publicitaires décolorées sourient édentées parmi les calicots déchirés battant au vent, maussades chiffons sales. Vues de là-haut, ces stations de sport d'hiver, semblent des chancres plantés dans la montagne.

Nous traversons en hâte Tigne, ville fantôme sans présence humaine. Nous plongeons vers Val d'Isère que nous atteindrons ce soir pour nous séparer de notre compagnon du brouillard.

21 juillet :

Nous avons dormi dans un petit camping au pied de l'Iseran. Ce matin le ciel était serein et la température douce. Un joli sentier grimpe parmi les pins et la busserole. Il serpente bientôt parmi les massifs de rhododendrons. Nous passons à nouveau sous les squelettes des remonte-pente. La montée est sans problème. La neige, bien fondue découvre le sol et les grandes gentianes relèvent leur nouvelles inflorescences hier encore courbées sous le blanc manteau. Vers 2.200 mètres, nous retrouvons les champs de neige en continu. Par moment, la couche est si dense que les ruisseaux en sont recouverts. Les traversées des ravinements du terrain en sont d'autant plus dangereuses. La neige molle menace alors à chaque instant de céder sous nos poids et de nous engloutir au fond d'abîmes glacés.

Le soleil parait à nouveau et ses reflets scintillants sur la neige nous aveuglent. Rejoignant la route, nous suivons celle-ci entre de hauts murs formés par les congères avant d'atteindre le col de l'Iseran parmi de fortes turbulences atmosphériques. Les deux jours précédents, le col avait été fermé suite à l'enneigement estival. Aujourd'hui, les chasse-neige ont déblayé le passage et les touristes y pullulent. Nous nous arrêtons quelques instants. Nous nous sentons comme un cheveu dans la soupe. Couverts de boue, on nous regarde comme des va-nu-pieds. Ici, tout est jonché de papiers gras. Pourtant nous avons le curieux sentiment d'être les vrais propriétaires de ces lieux inhospitaliers, ces sommets désolés que nous avons gagné par l'effort et la rebellion contre les éléments.

Nous quittons sans nous attarder, et descendons à travers la montagne vers le Pont de la Neige, puis vers Bonneval sur Arc dans la vallée de la Maurienne où nous espérons camper.

22 juillet :

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Nous n'avons pu bivouaquer à Bonneval suite aux diverses interdictions du parc national de la Vanoise. Bonneval est inclus dans les zones périphériques et le bivouac est interdit. Quand les autorités se rendront-elles compte que ce n'est pas le randonneur amoureux de la nature qui la pollue, mais bien tous ces inconscients que les routes sillonnant les abords du parc amènent par fournées. A pied d'oeuvre pourrait-on dire ! Nous avons ainsi dû marcher plus de vingt kilomètres supplémentaires, ce qui est énorme quand on trimbale déjà depuis l'aube ses 18 kilos de charge dans la montagne. Enfin la commune de Bessan nous a offert un splendide emplacement de camp sauvage en bordure de la rivière. Parmi un tapis de fleurs multicolores, nous allons nous y reposer deux jours un peu froids et pluvieux, avant de reprendre la route.

24 juillet :

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Nous quittons Bessan sous une pluie battante. Un couple de généreux campeurs a bien tenté de nous retenir en nous offrant gîte et couvert dans leur caravane, nous proposant même de nous déposer en voiture à Modane, but de ce voyage. Nous espérons y reprendre le train pour Liège. Mais nous refusons de tricher avec nous-mêmes. Nous irons donc à pied. Cependant, pas question de remonter en montagne pour y suivre notre trajet de grande randonnée. Nous y retrouverions la neige, ses difficultés, ses dangers. Nous ne verrions d'ailleurs pas plus loin que le bout de nos souliers dans la purée de pois qui y règne. Plusieurs automobilistes nous proposent un bout de conduite. Cela nous réconcilie avec la race humaine quand on sait l'encombrement d'un randonneur et de son bagage détrempé. Nous continuerons par la route.

25 juillet :

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Nous avons logé dans un camping du village de Sollière. Nous reprenons le chemin ce matin, contents d'avoir réussi cette moitié de traversée. Un peu triste quand même de voir s'approcher la fin de la première partie du voyage. Modane se dessine déjà au fond de la vallée au pied du Mont Fréjus, un peu plus bas que le Cenis. Nous y reprendrons le train pour Liège ce soir.

 

Fin de la page 3, pour lire la suite du récit cliquez sur la flèche à droite ci-dessous.

Flèche page précédenteRetour

Page 4Flèche page suivante

Flèche haut de page