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La Grande Traversée des Alpes

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Lundi 6 juillet :

Les provisions de bouche s'amenuisent. Il faudra atteindre un point de ravitaillement aujourd'hui faute de devoir nous rationner demain.

Notre petite expédition plonge vers les villages de Samoens dans la vallée du Giffre. La descente est pénible. Nous atteindrons le village vers midi, juste avant la fermeture des magasins. Nous nous offrons un gueuleton dans un resto local. Le petit rouge glisse agréablement sous le palais. L'eau des profondeurs a peut être du bon, mais rien à envier au coup de vin après l'effort. Sur la place de l'église, vautrés sur un banc public au milieu des autocars, nous savourons le bien-être à l'ombre d'un platane.

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Mais l'après midi s'avance et avons rendez-vous avec nos amis Billy et Lili vers Chamonix au environs du 10 juillet. En route donc, pas question de trainer en chemin. Nous remontons le cours du Giffre roulant des eaux blanches de fonte des neiges. Nous escaladons les gorges creusées par le torrent au fond des ravins ombreux et profonds, plantés d'échelles rouillées et vertigineuses. Il nous faut les gravir verticalement. Elles sont plus glissantes encore que la roche polie par la caresse passée des eaux écumantes.

L'orage gronde à nouveau. La pluie tombe en fines averses. Nous espérons trouver un abri dans une grange pour cette nuit. Mes renseignements semblent indiquer que nous pourrions y passer la nuit au sec. Le sentier serpente le long de la chute la plus haute des Alpes, la cascade du Rouget qui en trois bonds dévale des centaines de mètres. La pluie ne suffit pas et le vent se mettant de la partie, nous sommes bientôt trempés par les embruns emportés par les rafales. Comble de malchance, la grange espérée est close. Nous apprendons plus tard qu'un groupe de randonneurs indélicats sont passés par là avant nous….. alors les bergers ! Nous planterons la tente parmi les broussailles et bivouaquons sous le ciel qui se déchaine une fois de plus.

Mardi 7 juillet 1981 :

Le soleil nous accueille au premier chant des oiseaux. Le ruisselet à quelques mètres de la tente gazouille sous la caresses des rayons. Mais ne vous y fiez pas, le cœur de cette onde de cristal est de glace comme l'apprendra à ses dépens Ghislain lors de ses ablutions matinales. Arlette et moi devons même insister pour qu'il daigne se mouiller les joues et les mains. Si cette eau limpide n'est pas toujours appréciée lors du bain, par contre, c'est un véritable délice de s'agenouiller et de boire à même le ruisseau. Dans cette nature retrouvée, nous découvrons à nouveau des goûts sauvages, un plaisir animal qui nous grise et nous lave de nos écailles d'hommes civilisés.

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La montée vers le collet d'Anterne , dans l'étuve du soleil d'avant midi est un supplice. Les rayons brûlent les dos nus. Les vêtements sont transformés en éponges gluantes et moites. Aujourd'hui, c'est notre graisse superflue qui va être de la fête : Pas un arbrisseau suffisamment élevé pour donner un pouce d'ombre, pas un soufle de vent. Ca grimpe. Par moment, nous escaladons le roc des falaises pourries et la vue du vide qui nous attend au moindre faux pas nous fait frissonner malgré la chaleur. Nous croisons un groupe qui redescend après avoir tenté la montée. Une femme pique une crise de nerfs et sanglote de peur et d'épuisement. Deux enfants en bas âge les accompagnent - Il y a vraiment des cinglés !

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Premier coup du sort de la journée : Nos provisions sont durement entamées. Lors de la halte de midi, le regard rivé à l'objectif de l'appareil photo, j'ai marché dans le gros fromage que nous transportions depuis deux jours. Nous n'en connaitrons jamais le gout. Mes compagnons rigolent. Nous atteignons bientôt le plateau d'Anternes. Le spectacle est dantesque. Une vallée d'altitude parsemée d'immenses rochers erratiques s'étend sur plusieurs kilomètres. Bordée à gauche par un précipice où s'engouffre une lente rivière bleu-ciel, les falaises de la Tête à l'Ane, hautes de centaines de mètres, le murent par la droite, coupant le ciel en deux. Tout au fond, les pentes neigeuses du col d'Anternes ferment l'horizon.

Deuxième malheur du jour : Je traverse un pont rudimentaire au plancher disjoint. Rien d'anormal jusque là, mais justement, je le traverse soudain du haut vers le bas, une planche cèdant sous mon poids. Accroché par les mains à une traverse du pont, je tente fébrilement de ne pas me laisser entrainer par l'eau profonde et glacée qui bouillonne autour de moi. Si je lâche, soit ce sera la mort rapide par hydrocution, soit le débouché dans la cascade qui plonge dans le vide un peu plus loin. Aidé par Arlette, je parviens à remonter sur le pont. Je m'en tire sans trop de mal. Quelques contusions, le corps et les habits trempés, de sérieux dégâts à l'appareil photo, mais mon précieux équipement de survie est intact. L'eau n'a pas traversé l'obstacle des multiples sachets plastiques qui protègent les habits au fond du sac à dos.

Nous traversons une pelouse alpine déguisée en vert gazon riant : En réalité, un vaste marais profond où nous enfonçons jusqu'aux chevilles. Nous grimpons bientôt la falaise schisteuse vers le lac. Dans une combe, un troupeau de moutons regroupés sur une plaque de neige au milieu de l'herbe verte broutent la glace : Je ne comprends toujours pas !

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Le site est inquiétant. Dans un écrin de neige, un vaste étang gelé étincelle des milles feux d'un diamant. La soirée tombe, nous ne pouvons nous attarder ici même si nous en avons envie. Je crains le mauvais temps qui pourrait nous surprendre. Nous passons les gués de multiples torrents à pieds nus pour empêcher de tremper nos chaussures. Gonflée par la fonte des neige, le froid de cette eau nous brûle comme braises tandis que les cailloux pointus nous déchirent la plante des pieds. Arlette pleure. Pour passer les sacs de mes compagnons, je retraverse plusieurs fois, moi-même à la limite des larmes de douleur. Nous faisons grise mine. Le col d'Anternes semble le bout du monde du haut de ses 2.264 mètres d'altitude. La pente est recouverte de plusieurs mètres de neige gelée. Les balises blanches et noires sont enterrées sous le manteau du névé. Nous cheminons à la carte et à la boussole. La blancheur des neige blesse les yeux. Enfin, le col est atteint et la descente sur la pierre nue et honnête, débarrassée de neige est presque un plaisir. Nous bâtirons notre camps le long d'un torrent grondant et l'espace d'un instant dans la déchirure d'une nuée au loin, le dôme du Mont Blanc apparaît dans son manteau immaculé.

Mercredi 8 juillet :

Le soleil chauffe déjà les fourrés lorsque nous nous réveillons vers les 10 heures du matin. Nous avons dormi très tard afin de récupérer la fatigue de hier. La journée sera encore rude. Je n'ose en parler à mes compagnons. D'après la carte, nous en baverons. Nous monterons d'abord le Brévent à 2.526 mètres. Mes informations donnent un parcours fortement enneigné. Arlette, suite à une ancienne chute garde une véritable phobie de la neige. Il nous faudra pourtant passer ; l'alternative étant le retour vers Samoens. Je préférerais l'éviter.

De l'emplacement de notre camp, nous descendons d'abord à travers une vallée aux hautes herbes. Le terrain est assez marécageux et avoisine l'altitude de 1500 mètres. Notre petite troupe est joyeuse... Ils ne savent pas encore ce qui nous attend. Passant par-dessus les eaux bondissantes d'un puissant torrent, nous attaquons la montée du Brévent. La trace du sentier serpente parmi de hautes broussailles toujours trempées de rosée matinale. L'air est très frais car le soleil, caché par les monts, n'a pas encore atteint ce flanc de la montagne. Les herbes mouillées caressent la peau nue de nos jambes, détrempant nos bas de laine. Quelques lis martagon frissonnent dans les fourrés. Au fur et à mesure de l'avance, le paysage que nous venons de traverser se déroule peu à peu derrière nous et s'étale toujours plus loin, toujours plus bas.

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Trois heures plus tard, nous atteignons la limite des neiges et commençons notre calvaire dans le Brévent. Nous n'avons emmené ni piolets, ni cordes, nous n'envisagions pas que ce parcours nous conduirait dans la neige et le rocher. De plus nous devions toujours compter sur ce fichu poids que nous transportons à présent sur notre dos. Il nous a fallu peser chaque objet, échangeant souvent une pièce contre une autre, question de gagner un peu de légèreté... les petits ruisseaux font les grandes rivières dans la vie quotidienne mais dans la montagne, ces quelques grammes grappillés ci et là, additionnés, nous permettent d'emporter un ou deux kilos de nourriture en plus... voire d'eau. L'enjeu est la survie.

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La neige est de plus en plus glissante et ramollit avec le jour. Aucun signe de balisage visible. Je dois m'orienter à la carte et à la boussole. C'est pire que prévu ! Nous avons également omis de nous munir de lunettes solaires et la réverbération du soleil sur la neige nous aveugle. Arlette frôle la crise de nerfs. Bien à contre coeur, je dois faire preuve de fermeté et en la secouant je l'empêche de craquer de justesse. Dans notre situation, cela eut été mortel pour les trois. L'abîme nous attend au pied de la forte pente que nous gravissons en biais. Je feins l'indifférence et la désinvolture pour rassurer mes compagnons, pourtant, je crève de peur. J'évite de regarder vers l'à-pic, à quelques mètres de nous, où le moindre faux pas, provoquera la glissade vers la mort. Nous louvoyons entre les rochers affleurant la neige. En effet, le long des rocs émergés chauffés par le soleil, la neige est beaucoup plus molle et peut vous engloutir en quelques secondes.

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Presque arrivés au sommet du col, dans un passage périlleux, étroite corniche suspendue en milieu de falaise, ma jambe droite s'enfonce brutalement jusqu'à la cuisse dans la neige fondante. Personne ne peut s'approcher de moi sans se mettre en danger lui-même. Je tente en vain de me dégager seul. A chaque effort, ma jambe s'enfonce un peu plus et le pied pivotant sous le manteau blanc m'ancre littéralement sur place. Bientôt, je sens le froid m'engourdir. C'est trop bête d'être piégé ainsi. J'arrive à atteindre mon couteau et fébrilement je creuse la neige qui se tasse. Mes doigts sont de plus en plus difficiles à remuer et mon couteau risque de m'échapper sans que je m'en rende compte. Je fouille avec désespoir dans la masse glacée. Soudain dans un ultime effort, je me dégage. Mes mains brûlent, fourmillent, souffrent le martyre, mais je suis vivant et entier...

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Nous atteignons le col sans autre difficulté autre que la fatigue. Devant nous, le massif du Mont Blanc est entièrement dégagé et le dôme avec ses traînées de glaciers étincelle au soleil. Le spectacle est sublime. A lui seul, il vaut toutes les peines de notre voyage.
Nous grimpons jusqu'au pic du Brévent pour nous reposer, les fesses dans la neige, juste au pied du terminal du téléphérique bourré de touristes portant knickers et piolets. C'est la mode ici. On ne peut concevoir de prendre l'apéro aux terrasses de Chamonix sans corde, piolet, joli sac de montagne et vêtements ad hoc.

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A peine installés dans le petit bar surmontant le panorama, le tonnerre roule. L'orage monte des vallées ! De rapides nuées s'enroulent autour des pics et tourbillonnent dans l'air lourd. Nous refusons de descendre par le téléphérique. Nous avons décidé de faire le trajet à pied et nous le ferons envers et contre tout. Nous gagnerons le village des Houches par le sentier vertigineux. L'orage, lui, nous rejoint à mi-pente. La sente griffée à flanc de falaise glisse de terre humide et nous progressons le plus rapidement possible en nous accrochant aux touffes de rhododendrons. Vers 21h00, trempés sous une pluie battante nous arrivons au camping des Houches, près de Chamonix où pendant trois jours, blottis sous la tente en maudissant la pluie, nous attendrons impatiemment une amélioration des conditions météorologiques.

Samedi 11 juillet.

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Nous apprenons que mon ami Edmond Albert, surnommé Billy, nous attend avec son épouse Lili aux Contamines, à une journée de marche d'ici. Nous avions convenu avant le départ de nous rejoindre dans la région, sur le trajet du GR. Nous quittons donc Chamonix et son mauvais temps avec plaisir. Après une étape pluvieuse mais sans autres aventures que quelques recherches de l'itinéraire parmi les forêts, nous parvenons au village des Contamines. Billy nous attend sur la route en compagnie de Lili. Nous planterons nos deux tentes respectives sur un terrain fangeux le long de la grand route. Nous n'y serons pas seuls, une vingtaine d'autres campements partagent ce camp dit "sauvage". Nous y resterons trois jours à supporter l'averse. Dommage qu'il ne nous soit pas possible de quitter nos abris de toile pour faire quelques balades ensemble parmi les alpages fleuris. Le mauvais temps est toujours de rigueur difficile de mettre le nez dehors. Nous nous consolons Billy et moi, avec nos "équipiers" respectifs en improvisant des barbecues gastronomiques et en dégringolant le vin du pays... Je rêve de moules au genièvre... mais ceci est une autre histoire.

14 Juillet :

La tristesse au coeur, nous abandonnons nos amis. Ceux-ci ont une voiture à la patte et ne peuvent nous suivre en montagne sur nos longs chemins d'aventure. Empruntant d'abord une ancienne chaussée romaine traversant ces montagnes, nous grimpons à travers la foret par une large piste de jeep, pour continuer ensuite un étroit chemin de terre serpentant parmi les alpages fleuris. Le temps est frais, propice à la marche. Un pale soleil illumine le ciel laiteux. Quittant la route, nous entamons la montée vers le col du Bonhomme parmi des éboulis mousseux. Laissant à notre gauche deux petits lacs artificiels, nous parvenons sur un petit aplat de terrain où s'élève un haut cairn. La tradition exige que chaque passant, dépose un caillou sur le tertre. L'histoire veut que les tas de pierres, recouvrent deux tombes où reposeraient deux dames surprises par la tempête en des temps lointains.

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A l'approche du col, nous retrouvons la neige et nous gagnerons le passage à travers un névé sale, jonché de terres et de pierres reliquats des avalanches de l'hiver passé. Les nuages nous rejoignent et nous progressons dans une blancheur ouateuse. Gagnant le col de la Croix du Bonhomme, nous y planterons la tente sur d'anciens vestiges militaires romains.

15 juillet :

Le soleil est au rendez-vous, l'atmosphère d'une limpidité céleste et les ombres sculptées par le soleil levant au ras des vallées accentuent encore la blancheur des neiges éternelles. Il fait très froid. Cette nuit la température est descendue bas et l'herbe scintille de cristaux de givre. Notre tente est raidie par le gel. Il nous faut attendre la chaleur des rayons de l'astre solaire pour la replier.

Aujourd'hui, nous suivrons la Crête des Gittes. Le sentier escarpé serpente sur une étroite crête acérée, passant alternativement de l'un et l'autre côté de l'arête. Nous cheminons ainsi, un précipice sous chaque bras. Les schistes pourris, visqueux, glissent sous nos souliers et des éboulements de terre coupent l'étroit passage nous obligeant à de périlleuses escalades. Des plaques de neige fondante et de glace cachent le sentier de chèvres. Les sacs à dos à claies rigides, ne sont pas idéaux pour ces exercices. Leur manque de souplesse nous déséquilibre dans les passages difficiles. Il nous faut déjà toute notre adresse pour éviter de dégringoler quelque 200 mètres en contrebas sur les roches tranchantes comme rasoirs. Le vertige me gagne au moindre regard de côté. Une sueur froide me transit et je dois lutter contre la panique qui de m'envahit. Ni Ghislain, ni Arlette ne sont sujets au vertige. Tant mieux pour eux. Cependant Ghislain cavale comme un cabri. Il saute d'une pierre à l'autre, trébuche, rit, autant à son aise qu'un chamois sur son pic. Ces manifestations de gaieté et d'inconscience sont loin de me rassurer.

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Nous parvenons enfin au bout de ce fâcheux trajet et dans une féerie de tendres teintes florales nous descendons vers le lac de Roselend. Remontant vers le sud, je confie la navigation à Ghislain. Bien mal m'en prend. Il nous égare et nous perdons des heures à rechercher notre chemin à travers la pente vers le plateau des Chalets de Presset. Nous y passerons la nuit dans un abri à bétail désaffecté en compagnie d'autres randonneurs hollandais.

 

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