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La Grande Traversée des Alpes 1981 - 1982

Guy DENOEL

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La Grande Traversée des Alpes

 

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Mercredi 1 juillet 1981 :

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Nous descendons l'échelle de coupée du bateau et posons les pieds sur le territoire suisse. Nous sommes trois : Arlette mon épouse d'alors, Ghislain 13 ans, notre fils et moi-même (Avec quelques années en moins). Devant nous : la gigantesque muraille des Alpes plongeant dans le lac Léman que nous venons de traverser. Notre intention : Nous diriger le plus loin possible vers la Méditerranée en empruntant le sentier de grande randonnée qui traverse toute la chaîne des Alpes.

Ces sentiers de grande randonnée, aussi appelés GR, sont d'anciens parcours autrefois empruntés par les voyageurs ou les caravanes muletières, parcours retrouvés par l'association des sentiers de Grande Randonnée, qui les balise et les décrit dans des guides. Ces bénévoles ont ainsi tracé à travers l'Europe occidentale de nombreuses pistes permettant aux amoureux de la nature retrouvée de parcourir des régions et des pays au rythme de leurs pas, loin des routes et des cohues.

Le sentier qui nous intéresse, balisé de rouge et de blanc, prend son départ en Hollande, et se glisse par les collines ardennaises de Belgique et du Grand Duché de Luxembourg, par monts et vaux des Vosges et du Jura, grimpant les Alpes en France pour rejoindre la mer Méditerranée.

Nous ne sommes pas spécialement fringants aujourd'hui. La nuit fut dure. A peine quitté le boulot hier soir, nous avons du parfaire les bagages, mettre la maison en veilleuse et la clef sous le paillasson pour enfin nous farcir onze heures interminables de train, coincés entre deux hippies hollandais et un jeune Anglais fort bavard. Plus de couchettes nous avait-on annoncé et nous avons dé faire contre mauvaise fortune bon céur. A peine arrivé à Lausanne sur les rives du Leman, nous nous sommes précipités vers le port où attendait le bateau autobus qui allait nous conduire à travers le lac en direction du sentier commençant à Saint Gingolf, petit village à cheval sur la frontière franco-suisse.

Quelques provisions de bouche à l'épicerie du hameau et bientôt, nous commençons la grimpée vers le col de Bise. Le soleil tape dur, et dans la chaleur torride, nous souffrons sous le fardeau. Le mot est bien exact : nous devons tout transporter sur notre dos. Nourriture, tente, vêtements, boîte de secours, sacs de couchage etcé La charge est répartie suivant la capacité de chacun. Arlette 12 kilos de matériel, Ghislain 12 également et moi 17. En chemin nous ne rencontrerons pas grand monde et souvent nous serons éloignés de nombreuses heures sinon de jours de marche de la première route carrossable. Nous avons donc dé tout prévoir dans nos bagages.

Ca grimpe et grimpe encore ! Qui ne connaît pas la montagne ne peut s'imaginer ce que cela peut grimper dur par ici. Arlette pas encore bien rôdée malgré nos années d'entraînement réle sec et la fatigue aidant, la bonne humeur n'est pas la règle en ce moment parmi les membres de notre mini expédition. Nous n'avons pourtant pas le choix, il nous faut trouver un plateau ou quelques mètres carrés horizontaux d'herbe nous permettront de planter la tente pour prendre le repos tant espéré. Mais Dame Montagne est une maîtresse capricieuse qui ne se donne qu'avec réticence et les heures s'écoulant, la fatigue grandit sans que nous n'apercevions le moindre endroit où dresser notre abri.

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Nous atteignons la limite des neiges vers 1700 mètres d'altitude en ce mois de juillet. Avec l'ombre du soleil couchant, la température fraîchit et le froid nous gagne avec l'épuisement. Depuis le lac, nous avons grimpé quelque 1400 mètres de dénivellation et nous marchons depuis près de huit heures alors que nous n'avons pris aucun repos depuis deux jours. Au fond d'une combe, se dressent les vestiges ruinés d'une bergerie abandonnée. Trop fatigués, nous renonçons à planter la tente et choisissons la grange la moins pourrie pour bivouaquer tant bien que mal sur un amas de planches en décomposition. Nous y serons au moins abrités de la rosée du matin et puis, fatigue fait loi.

Avant de fermer les yeux, nous aurons quand même une vision inoubliable : Le premier coucher de soleil qu'il nous sera donné de voir dans les Alpes aux pics inondés par des flots de lumière pourpre.

Jeudi 2 juillet :

Malgré l'inconfort de notre logement, nous avons dormi comme des loirs.

Après un frugal déjeuner de pain sec, chocolat et café soluble, nous sommes prêts à affronter la montagne vers le col de Bise. Le soleil du petit matin nous réchauffe la peau et le céur. Notre petit groupe est de bonne humeur aujourd'hui. Oubliée la fatigue de hier, et vive l'aventure et vive les fleurs dont les couleurs brûlent sous les rayons bienfaisants. Quelques névés freinent notre progression, nous escaladons quelques rochers, nous perdons quelques minutes à photographier tout ce qui nous entoure puis bientôt nous passons le col pour redescendre vers le Pas de la Bosse en direction de Chétel. Les moustiques sont particulièrement virulents et nous sommes aussitôt transformés en étamines.

Les moustiques ! Tout un programme. Les randonneurs, unanimes, vous en raconterons des histoires à leur sujet. Il en existe de tous les types, de toutes les tailles avec une caractéristique commune : Ils piquent ! Petits, minuscules, ceux là sont les plus agressifs et douloureux. Ils percent le vêtement le plus épais. Pratiquement invisibles, leur taille n'atteint pas le millimètre, ces piqûres se font sentir des semaines durant. Ces bestioles ont au moins une qualité : C'est un excellent baromètre et une recrudescence d'activité annonce invariablement la pluie. Nous l'accueillerons d'ailleurs ce soir.

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Le pas de la Bosse franchi, un léger vent nous rafraîchit et chasse le vol léger des assaillants. Le sentier descend raide et caillouteux. Les genoux en prennent un coup. Chaque pas est souffrance. Les descentes sont bien plus pénibles que les montées. A chaque enjambée, le pied se pose par terre en freinant brutalement tout le poids du corps tiré vers l'avant. Ce brusque raidissement des muscles aggravé par le poids du sac, devient après peu de temps une torture pour les articulations. A mi pente, nous découvrons une cabane de berger. Nous en profitons pour nous reposer quelques instants, buvant un bol de lait chaud en compagnie de l'occupant des lieux. Avec ses quelques vaches, il passera les mois d'été seul, ne rencontrant à l'occasion que les quelques rares randonneurs qui nous suivront.

Quittant à regret notre hôte d'une heure, nous descendons vers la Chapelle d'Abondance. Ce village, contrairement à son appellation ne regorge pas de trésors, du moins pas de trésors commerciaux : On n'y trouve qu'une épicerie et un article de sport. J'en suis heureux car je viens juste de déchirer mon short lors d'une chute. Par contre, pas de camping et renseignements pris, le seul endroit possible ou monter la tente est derrière nous. Nous rebroussons chemin sur quelques kilomètres pour découvrir une jolie clairière au bord du ruisseau. Riches de nos nouvelles provisions, nous nous installons. L'eau, l'herbe tendre, le manger et le repos, notre bonheur est complet et après un délicieux cassoulet mangé à même la boite avec l'unique cuillère ( nous avions oublié les couverts), Arlette et moi nous asseyons confortablement contre un arbre pendant que Ghislain récolte du bois pour le feu de camp. Alors qu'il va allumer celui-ci, les premières gouttes dégringolent, nous obligeant à chercher refuge sous la toile pour nous endormir bientôt, bercés par le murmure du ruisselet.

Vendredi 3 juillet :

Le grondement de l'orage nous réveille. Aveuglants, les éclairs sillonnent la nuée. Le charmant filet d'eau est devenu un torrent rageur. Consternés, nous regardons notre forêt transformée en sauna. Il flotte de partout. Des lambeaux de nuages s'accrochent aux cimes des arbres et le cirque hérissé de sommets que nous admirions encore hier soir s'efface dans la pénombre des rideaux de pluie.

Nous démontons tant bien que mal notre camp en nous efforçant d'éviter de trop mouiller le matériel. La tente est heureusement conçue de telle façon que la toile extérieure se démonte en dernier lieu ce qui permet ainsi de garder l'abri intérieur à sec jusqu'au dernier moment. Nous abritant sous un haut sapin, on attend une hypothétique éclaircie. Vers midi, las d'attendre, nous reprenons le sentier. Chacun d'entre nous est silencieux. La pluie n'est déjà pas vraiment amusante en voiture, alors à pied, je vous laisse devineré Le ciel a vraiment décidé de faire un grand nettoyage. Ca ruisselle de partout. La peur de la foudre, particulièrement dangereuse ici, n'est pas notre moindre souci. Les ponchos qui nous couvraient les épaules et le sac bien que théoriquement imperméables percent rapidement et l'eau dégouline sur nos jambes, s'infiltre dans nos souliers pesants de misère. Plus un poil de sec !

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Au village de la Chapelle d'Abondance, nous nous abritons quelque temps sous un auvent et nous hésitons à reprendre la direction de la montagne. Des raisons économiques nous poussent à bannir l'hôtel et faute de terrain de camping, nous devons repartir pour les hauteurs désertes. Avant de quitter les lieux civilisés, nous profitons de la dernière épicerie pour faire des provisions suffisantes car nous n'approcherons plus de villages avant plusieurs jours. Assis sur un banc, sous la pluie, Ghislain et moi attendons le retour d'Arlette car les sacs à dos seraient trop encombrants pour l'exiguité du magasin.

La piste qui grimpe vers le col de Bassachaux ressemble à un gué et parfois à un marécage. Nous nous enlisons régulièrement jusqu'aux chevilles dans une boue froide et gluante. Le sentier en balcon longe un torrent écumant vomissant des flots jaunétre. La terre nue, visqueuse, risque de nous entraîner à chaque pas vers l'abîme. Nous obliquons vers des coupe-feu envahis de hautes broussailles et nous nous égarons. La carte géographique, détrempée se transforme en bouillie dans mes mains, et pestant nous avançons à l'aveuglette. Ruisselant des cheveux l'eau nous tombe dans les yeux. Les branches basses, lourdes de pluie, fouettent nos jambes. Qui n'a jamais senti la froide caresse des feuillages mouillés sur sa peau nue n'a qu'une vague idée de ce qu'on peut endurer en ces moments là.

Je m'inquiète. Il ne sera pas possible, à moins d'une bonne pneumonie, de monter la tente et d'y dormir alors que tout notre équipement est détrempé. Il nous faut absolument trouver un abri dans cet enfer humide et la nuit approche. Par miracle, nous tombons sur une cabane de berger en bon état. Il était temps car malgré les protections, ( chaque vêtement est enveloppé individuellement dans un sachet plastique) l'équipement commence à prendre eau et les sacs de couchage sont partiellement touchés. Nous parvenons à allumer un feu de bois et à sécher tant bien que mal le matériel. Nous passerons une nuit au sec. Quel bonheur d'entendre crépiter la pluie sur la tôle du toit.

Samedi 4 juillet :

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Au lever du jour, la pluie dégringole toujours. Le brouillard est cependant moins épais et par instant on aperçoit un coin de ciel bleu. Des vagues de brumes cotonneuses montent de la vallée escamotant dans sa blancheur de craie la foret de hauts épicéas bleus. Je crois que le temps va se dégager, car des pans de brouillard , chassés par le vent s'élèvent rapidement sur les pentes avoisinantes.
Vers midi, le soleil est là. Tout fume autour de nous. Les arbres, la cabane, nos habits, nos souliers, la terre et le ciel suent une chaude vapeur ténue. Un troupeau de vaches erre dans les taillis. Nous sommes heureux comme des enfant. Le chemin nous attend et bientôt, la caillasse des falaises schisteuses roule à nouveau sous nos pas.

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Après avoir franchi une haute barrière de neige, creusant nos marches à même la glace, nous atteignons le plateau des Mattes, magnifique tapis de fleurs ou les ors et les bleus chatoient sous l'ardent soleil des altitudes. Merveille de couleurs : aucune fleur des plaines ne peut prétendre aux tons lumineux dont s'habillent leurs séurs des cimes. Les teintes sont indescriptibles. On voit le jaune de la grande gentiane, le bleu électrique de la gentiane acaule, l'or de la trolle, le pourpre du lys, le mauve de la soldanelle, la neige de l'edelweiss dans son manteau feutré, le cuivre de l'arnica, baume pour les contusions, et tant d'autres encore. La montagne offre ses joyaux aux regards de ceux qui quittant les sentiers battus font fi de la fatigue pour gagner ces hauts refuges non encore dégradés par notre civilisation. A ceux-là, est réservé un spectacle qui compensera toutes les sueurs des jours d'efforts.

Nous descendons vers le col de Bassachaux par une sente serpentant dans l'alpage puis par un chemin de terre creusé de profondes ornières. Nous traversons rapidement la grand route, passons sous les regards ébahis et moqueurs des touristes se pressant sur les deux ou trois mètres carrés d'asphalte au point de vue. Reprenant de l'altitude par un étroit chemin creusé au flanc de l'alpage parsemé de genévriers et de myrtilliers, nous cherchons un coin d'herbe plane pour y passer la nuit. Le ciel devient à nouveau menaçant avec l'après midi qui s'avance.

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Sur une petite ondulation de la pente, nous dénichons notre coucher pour ce soir. Les moustiques s'activent, en quête de leur propre repas. Pour nous protéger, nous allumons quelques branchages verts qui nous enfument en éloignant momentanément cette peste volante. Nous attendons la nuit autour du feu de bruyères. A mesure que le soleil descend entre les lourds nuages les sommets qui nous entourent, les rochers changent de taille et de couleur. Les blancs rougissent, les ombres rampent. Les pics noircissent et les arê tes aigués se plantent lentement dans un firmament virant au bleu nuit. Nous sommes silencieux, écrasés par les masses qui nous entourent, écrasés de beauté. S'il est un paradis, nous en avons certainement vu les portes...

 

Dimanche 5 juillet :

A notre réveil, le temps est clément et le ciel bleu. La tente était montée le long d'un sentier de tourisme local et pendant notre petit déjeuner, nous voyons défiler un flot hétéroclite de promeneurs bizarrement harnachés pour la montagne. On reconnaît les habitués des cîmes, ils saluent toujours les gens qu'ils croisent. Qu'ils soient du pays ou non. Ici, on nous regarde comme des bêtes curieuses avec parfois un ricanement, et parfois une insulte. Non ! Les braves gens n'aiment pas qu'on vive autrement qu'eux.

Nous décollons le plus rapidement possible et grimpons par un long sentier bourbeux vers le col des Portes de l'Hiver. Appelation pour le moins étrange mais non totalement dénuée de réalité comme l'attestent les épaisses plaques de neige qui parsèment les pentes. Nous entrons en territoire helvétique. Depuis notre départ du lac Leman, le sentier a toujours longé la frontière du côté français. Ici, il a piqué résolument dans le Valais suisse. Nous ne sommes pas loin du village d'Avoriaz, un peu au delà de Chétel. La traversée de cette portion de Suisse nous prendra presque toute la journée, c'est à dire 7 heures de marche.

Photo de la Grande Traversée des Alpes

Les habitants n'y sont pas vraiment sympathiques. A deux reprises, on nous aiguille en riant sous cape sur une fausse direction. Le panorama, heureusement est splendide, grandiose. Les hautes falaises de la montagne plongent dans le vide. D 'énormes glaciers impressionnants surplombent la vallée. Nous grimpons vers le col de Coux parmi le rose des rhododendrons en fleurs. De ce col frontière, survolé par les choucas, nous redescendons à travers les Terres Maudites pour remonter encore vers le col de la Golèse où nous planterons la tente sous un fort vent glacé. Ce col est un point de passage obligé pour les oiseaux migrateurs et tout autour on trouve les vestiges des installations des ornithologues qui viennent y étudier les grandes migrations. La nuit est très froide et malgré notre tente isothermique et nos sac de couchage nous dormons très mal. Nous tournons et retournons la nuit durant sur nos matelas isolants qui, dois-je préciser, s'ils sont très efficaces pour isoler le corps du froid du sol, sont presque aussi moelleux qu'une planche de chêne.

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